Transmission : nos collèges manquent de retraités ?
Un senior, un jeune, quatre ans : et si quinze millions de retraités devenaient une ressource pour nos collèges et nos quartiers ?

La France compte près de quinze millions de personnes de 65 ans et plus. Chaque classe d’âge d’enfants en réunit environ huit cent mille. Le débat public range les premiers dans la colonne des dépenses et les seconds dans celle des difficultés scolaires. Il oublie pourtant de faire l’addition.
Le vieillissement s’est installé dans notre imaginaire collectif sous la forme d’une facture. Retraites, santé, dépendance : chaque projection démographique sonne comme un avis d’échéance. Cette lecture comptable masque une ressource considérable. La génération que l’on décrit d’abord par ce qu’elle coûte détient précisément ce qui manque à une partie de la jeunesse : du temps, de l’expérience et une présence durable.
Derrière bien des difficultés scolaires se cache une inégalité moins visible, celle des adultes disponibles. Un adulte qui écoute, explique un mot, relit une lettre, parle d’un métier, ouvre son carnet d’adresses et revient l’année suivante. Certains enfants grandissent entourés de ces passeurs. D’autres en croisent rarement.
Cette inégalité provient souvent d’un déficit de présence adulte.
Ce capital se transmet sans que personne ne s’en aperçoive. Les codes d’un entretien, la ponctualité, la rédaction d’un courrier, la manière de parler à un employeur s’apprennent à table, dans les conversations familiales, par les relations des parents. Le stage de troisième le révèle chaque année avec brutalité.
Quand le réseau existe, les portes s’ouvrent. Quand il manque, il faut les forcer ou elles restent fermées.
La proposition consiste à organiser ce que certaines familles possèdent naturellement, à travers un service civique intergénérationnel volontaire (SCIV).
Un senior accompagne un jeune de la sixième à la troisième. Quelques rencontres par mois suffisent : lire, discuter, préparer un exposé, visiter un musée ou un atelier, découvrir un métier, chercher un vrai stage, parler d’une difficulté. Il s’ajoute aux parents, aux professeurs et aux éducateurs sans se substituer à aucun.
La sixième permet d’agir avant que les difficultés ne s’installent.
Et quatre années changent la nature du lien. L’aide ponctuelle devient un adulte qui reste.
La machine existe déjà. Lancé en 2021, le plan « 1 jeune, 1 mentor » finance des associations qui apparient des jeunes et des mentors bénévoles, étudiants, actifs ou retraités. D’environ 40 000 jeunes accompagnés au lancement, le dispositif est passé à plus de 150 000 en 2024, pour plus de 700 000 accompagnements cumulés et une trentaine de millions d’euros publics chaque année.
Les associations, les méthodes d’appariement, la formation des mentors, les règles de protection des mineurs : toute l’infrastructure est en place. Il lui manque la ressource dont la France regorge.
Les retraités demeurent une minorité parmi les mentors.
Singapour a fait le choix inverse. Depuis 1998, RSVP Singapore mobilise, avec le soutien du ministère de l’Éducation, des seniors auprès d’enfants qui ont besoin d’un accompagnement supplémentaire. Soutien scolaire, compétences pratiques, appui socio-émotionnel : les volontaires sont formés à comprendre les comportements et les besoins des enfants. En 2023-2024, le programme couvrait 35 écoles primaires, mobilisait 212 volontaires et déclarait plus de 11 000 bénéficiaires.
Près de trente ans de pratique. L’utopie est opérationnelle.
Encore faut-il regarder les résultats avec lucidité. L’évaluation française publiée en 2025 ne décrit aucun miracle scolaire : les notes bougent peu. Les effets se logent dans l’orientation, la confiance, la recherche d’un stage, la capacité à se projeter. Certains publics restent difficiles à atteindre, et tout dépend de la qualité de l’appariement.
Le bilan reste mitigé là où l’on attend une deuxième école. Il devient prometteur là où l’on cherche un deuxième adulte.
Réclamer au mentor un redressement du niveau en mathématiques revient à se tromper de mission. Sa mission tient en trois gestes. Écouter et parler. Ouvrir une porte et transmettre un code. Être encore là quelques mois plus tard.
Trois inflexions semblent nécessaires pour faire de l’existant un véritable service civique intergénérationnel.
Les seniors d’abord, recrutés comme une cible nationale. L’âge ensuite, avec un départ en sixième. La durée enfin, avec des binômes appelés à continuer jusqu’à la troisième.
Les ordres de grandeur rendent l’ambition plausible. En commençant par un élève de sixième sur cinq, parmi ceux à qui cette présence serait la plus utile, 160 000 binômes naissent chaque année. Après quatre ans, le dispositif compte environ 640 000 relations simultanées, soit un peu plus de 4 % des Français de 65 ans et plus.
Un senior sur vingt-trois. Une invitation, sans mobilisation générale.
L’obstacle sera humain bien plus que financier. Le mentor donne son temps ; la dépense publique porte sur le recrutement, la vérification, la formation, l’appariement, la coordination et l’évaluation. La difficulté consiste à trouver les bons seniors, à bâtir les bons binômes, à les faire durer.
Quatre ans engagent. Certains binômes échoueront, d’autres s’interrompront. La protection du mineur reste absolue, et le volontariat total pour le senior, l’enfant et sa famille.
Le Service national universel a fourni le contre-modèle.
Des cohortes restées loin des objectifs, un coût jugé sévèrement par la Cour des comptes, une généralisation promise puis abandonnée : le dispositif s’est éteint au 1er janvier 2026. Il laisse ouverte la question de l’engagement entre les générations.
Plutôt qu’une nouvelle administration, la voie la plus sûre consiste à faire grandir ce qui fonctionne.
La France possède la machine. Singapour prouve la ressource. Réunissons les deux. Et évaluons.
Le même principe éclaire l’autre extrémité de la scolarité. Depuis 1747, le Concours général distingue chaque année les meilleurs lycéens du pays, couronnés à la Sorbonne. Cette belle invention française s’achève sur un palmarès.
Elle mérite d’ouvrir une porte. Un lauréat de chimie accompagné par une ingénieure retraitée, une jeune historienne guidée par un ancien conservateur, un latiniste suivi par un professeur émérite : le prix devient un parrainage. Pour l’élève d’un lycée sans réseau, cette rencontre pèse davantage qu’un diplôme encadré.
Le capital de présence manque autant à celui qui vacille qu’à celui qui s’envole.
La société française consacre une part considérable de sa richesse à ses anciens. Certains peuvent rendre autre chose que de l’argent. Du temps. Une expérience. Une présence. Cette richesse existe déjà. La politique publique doit seulement organiser la rencontre, et lui donner un nom : le service civique intergénérationnel.
Un senior. Un jeune. Quatre ans.
En 2026, la question n’est plus de financer les seniors Elle est de les aider à transmettre.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.
Paul Corey