Lire le livre

VACANCES : Ce qui a changé..

Un siècle de conquête du temps libre...

VACANCES : Ce qui a changé..

En 1936, les premiers congés payés envoient 600 000 ouvriers découvrir la mer pour la première fois. En 2024, 64% des Français partent en vacances au moins une fois par an, et 39% voyagent à l’étranger. Les vacances sont passées du privilège au droit, mais restent marquées par de profondes inégalités.

Le point de départ est une révolution. Le 20 juin 1936, le gouvernement de Léon Blum promulgue la loi sur les congés payés. Quinze jours de repos rémunéré pour tout salarié justifiant d’un an de présence dans l’entreprise. Avant cette date, seuls les fonctionnaires — depuis un décret de Napoléon III en 1853 — et quelques employés de certaines entreprises bénéficient de vacances. Pour les ouvriers, c’est impensable. On travaille, un point c’est tout.

Les vacances sont le seul privilège des bourgeois.

L’été 1936 voit des départs massifs vers les côtes bretonnes et normandes. Les gares sont prises d’assaut. Les trains bondés emmènent des familles entières découvrir la mer pour la première fois. On campe, on pique-nique, on bronze en maillot de bain sous le regard moqueur et méprisant d’une bourgeoisie qui voit arriver ces « salopards en casquettes » sur « ses » plages. La presse d’extrême droite se déchaîne contre ces ouvriers qui osent profiter au lieu de travailler.

Mais le mouvement est lancé. L’allongement des congés ponctue les décennies suivantes. Trois semaines en 1956, sous le gouvernement de Guy Mollet — une mesure votée à l’unanimité. Quatre semaines en 1969, après un parcours législatif chaotique : la loi est votée en mai 1968, mais les événements de Mai retardent sa promulgation. Cinq semaines enfin en 1982, avec l’ordonnance du gouvernement Mauroy.

En moins de cinquante ans, le temps des vacances a plus que triplé. À cela s’ajoutent les jours fériés et, à partir de 1998, les RTT issues des lois Aubry sur les 35 heures.

Le boom des départs se produit entre 1964 et 1985. Le taux de départ en vacances passe de 43% à 58%. C’est l’époque des Trente Glorieuses, de la voiture qui se démocratise, de la Nationale 7 puis de l’Autoroute du Soleil inaugurée en 1970. Bison Futé apparaît en 1975 pour gérer les embouteillages du chassé-croisé entre juilletistes et aoûtiens.

Sur le plan des mobilités, les transformations sont majeures. En 1930, les déplacements longue distance reposent principalement sur le train. À partir des années 1950, la diffusion de l’automobile individuelle modifie profondément les pratiques : le parc automobile passe d’environ 2 millions de véhicules avant-guerre à plus de 30 millions aujourd’hui. Le développement du réseau routier puis autoroutier (notamment à partir des années 1960) facilite l’accès aux zones touristiques. À partir des années 1980, le transport aérien s’ouvre progressivement à un public plus large, puis se massifie dans les années 2000 avec l’essor des compagnies à bas coût.

Le Club Méditerranée invente un modèle. Fondé en 1950 par Gérard Blitz sur une plage de Majorque, il propose des vacances « tout compris » dans des villages de toile. Gilbert Trigano reprend l’affaire et la transforme en empire. Dans les années 1980, le Club Med compte 80 villages dans le monde, 45 000 lits, 14 000 employés. Les « GO » (gentils organisateurs) accueillent les « GM » (gentils membres). On y découvre le ski nautique, la planche à voile, le tir à l’arc. C’est la naissance du tourisme de masse organisé, de la vacance comme expérience sociale codifiée.

Le taux de départ en vacances traduit cette diffusion. Il est inférieur à 20 % avant la Seconde Guerre mondiale, atteint 65 % dans les années 1990. En 2024, environ 64 % des Français déclarent partir au moins une fois dans l’année, et près de 39 % voyagent à l’étranger au moins une fois.

La durée et la structure des séjours évoluent également. Jusqu’aux années 1970, les vacances sont majoritairement concentrées sur l’été, avec des séjours longs (deux à quatre semaines consécutives). On parle de “juilletistes” et “d’aôutistes”. À partir des années 1990, on observe une fragmentation croissante : multiplication des séjours courts, répartition sur l’année, développement des week-ends prolongés. Les RTT permettent d’ajuster les périodes de départ.

Les formes d’hébergement se diversifient fortement. Le camping, marginal avant-guerre, devient une offre structurée dès les années 1950 et représente aujourd’hui une part importante des capacités d’accueil touristique. L’hôtellerie classique se développe, tout comme les résidences secondaires, dont le nombre augmente fortement à partir des années 1960. Depuis les années 2000, les plateformes numériques de location entre particuliers modifient l’accès à l’hébergement touristique et élargissent l’offre disponible.

Les pratiques touristiques se transforment également. Les activités autrefois marginales — sports nautiques, sports d’hiver, tourisme culturel — se diffusent progressivement. Le tourisme international devient plus fréquent à partir des années 1980, facilité par la baisse relative des coûts de transport et l’intégration européenne. Parallèlement, le tourisme intérieur reste majoritaire, avec une forte concentration sur certaines régions (littoral méditerranéen, Atlantique, zones de montagne).

Sur un siècle, trois dynamiques se combinent pour redessiner en profondeur les vacances : l’augmentation du temps libre (congés payés, RTT, réduction du temps de travail), l’élargissement des moyens de transport (automobile puis aérien) et la diversification des formes de séjour, des durées et des destinations — amplifiée, depuis les années 2010, par l’essor de plateformes comme Airbnb qui élargissent l’offre d’hébergement et modifient les modes de réservation.

Ainsi, les vacances passent d’une pratique réservée à une minorité à un phénomène largement diffusé, organisé autour d’infrastructures dédiées, d’une offre économique structurée et de comportements désormais le installés dans la vie sociale.

Paul Corey