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Sommeil : nos nuits sont-elles le dernier marché à conquérir ?

Après avoir capté nos journées, l’économie de l’attention s’attaque au dernier territoire disponible : nos nuits.

Sommeil : nos nuits sont-elles le dernier marché à conquérir ?

En avril 2017, le patron de Netflix désigne devant les analystes financiers son véritable concurrent : le sommeil.

La même année, pour la première fois depuis qu’on le mesure, le temps de sommeil moyen des Français passe sous la barre des sept heures.

Nous avons longtemps cru que la nuit appartenait à ceux qui dorment.

Elle appartient désormais à ceux qui la captent. L’économie de l’attention a méthodiquement conquis nos journées, nos trajets, nos files d’attente, nos repas. Il lui restait un territoire vierge, sept ou huit heures quotidiennes soustraites à toute consommation.

Ce territoire est en train de tomber.

Le mécanisme tient en une équation implacable. Les plateformes vendent du temps d’écran, et le temps humain est fini. Une fois les journées saturées, la croissance ne peut venir que d’un seul gisement : les heures arrachées au repos. L’épisode suivant qui se lance tout seul, le fil qui défile sans fin, la notification de minuit fonctionnent comme autant d’hameçons plantés à la frontière du sommeil. Chaque minute gagnée sur la nuit s’inscrit dans un tableau de bord.

Voici l’insomnie rentable, matière première d’une industrie qui prospère sur notre fatigue.

La lumière électrique avait repoussé la nuit. Le smartphone l’a privatisée.

Beaucoup imaginent veiller par choix, pour s’offrir enfin un moment à soi après des journées confisquées. En réalité, cette revanche nocturne profite à d’autres. Les Français ont perdu entre une heure et une heure et demie de sommeil en cinquante ans. En 2017, plus d’un tiers d’entre eux dormaient moins de six heures. Les médecins de Santé publique France associent ce déficit à l’obésité, au diabète, à l’hypertension, aux accidents. La dette ne frappe pas au hasard. En 2024, les troubles du sommeil touchent d’abord les ouvriers, les employés, les ménages en difficulté financière. Le sommeil devient un marqueur social. Les uns s’achètent du repos, les autres paient en nuits blanches.

Le basculement est historique. Au XIXe siècle, la bataille du repos opposait l’ouvrier à l’usine. Le mouvement ouvrier en avait tiré une devise en trois temps : huit heures de travail, huit heures de loisir, huit heures de repos. En France, la loi de 1919 consacre la journée de huit heures. Pendant un siècle, le sommeil est resté protégé par une frontière nette, celle du temps de travail. Aujourd’hui, l’assaut vient de l’autre rive. Le loisir, conquête d’hier, dévore le repos qu’il devait préserver. L’usine fermait ses grilles le soir. L’écran reste ouvert.

Reprendre la souveraineté sur nos nuits devient alors une question politique. La réponse repose sur trois remparts. La chambre d’abord, rendue à sa fonction première de sanctuaire, où l’appareil dort dans une autre pièce. Le droit ensuite : la France a instauré en 2016 un droit à la déconnexion pour protéger les salariés de leurs courriels professionnels, et cette logique peut s’étendre aux architectures conçues pour empêcher l’arrêt, en coupant la lecture automatique passé une certaine heure. La santé publique enfin, qui doit traiter le sommeil comme elle a traité le tabac, en patrimoine collectif défendu contre ceux qui ont intérêt à l’user.

Accepter l’ennui du soir. Éteindre avant d’être éteint.

En 2026, la question n’est plus de savoir combien nous dormons. Elle est de savoir à qui appartiennent nos nuits.

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Paul Corey