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L’ennui : et si ne rien faire était le travail le plus intense du cerveau ?

Ce que les neurosciences révèlent du cerveau au repos, et ce que nos écrans lui volent

L’ennui : et si ne rien faire était le travail le plus intense du cerveau ?

En 2014, des chercheurs américains laissent des volontaires seuls dans une pièce nue pendant quinze minutes, sans téléphone ni livre. Une seule distraction leur est offerte : un bouton qui délivre une légère décharge électrique, que tous avaient jugée assez désagréable pour payer afin de l’éviter. Deux hommes sur trois finissent par appuyer, et une femme sur quatre. Plutôt la douleur que la compagnie de ses propres pensées.

L’expérience fait sourire. Elle décrit pourtant notre époque avec une précision cruelle. Nous avons déclaré la guerre à l’ennui, et nous l’avons gagnée. File d’attente, quai de métro, salle d’attente : chaque interstice de la journée se remplit désormais d’un écran. Cette victoire a un prix que personne n’a chiffré.

Car le cerveau qui s’ennuie travaille, et il accomplit là une part de son ouvrage le plus précieux.

La découverte remonte au tournant des années 2000.

En observant des cerveaux au repos dans les scanners, le neurologue américain Marcus Raichle relève une anomalie. Certaines régions restent actives quand le sujet ne fait rien. Elles se calment au contraire dès qu’une tâche précise mobilise l’attention. Il baptise cet ensemble « réseau du mode par défaut ».

Le cerveau possède un régime de croisière, qu’il adopte dès qu’on le laisse tranquille.

Ce régime a de quoi s’occuper.

Il relie les souvenirs entre eux, rejoue les conversations, projette des scénarios et fabrique le récit que chacun se fait de sa propre vie. Il range ce que l’attention dirigée a engrangé en vrac. Le cerveau fonctionne comme un entrepôt qui ne fait son inventaire qu’une fois les livraisons terminées. Il consomme environ un cinquième de l’énergie du corps pour à peine deux pour cent de sa masse, et une tâche exigeante n’ajoute que quelques points à cette dépense de fond.

L’essentiel du travail se fait en coulisses.

Les psychologues ont mesuré l’effet. En 2014 toujours, la Britannique Sandi Mann fait recopier à des volontaires des numéros d’annuaire pendant un quart d’heure. Elle leur demande ensuite d’imaginer le plus d’usages possibles pour un gobelet. Les sujets préalablement ennuyés se montrent plus inventifs que les autres.

L’ennui opère comme une jachère mentale. Le champ paraît improductif, et c’est précisément le moment où il reconstitue sa fertilité.

L’histoire des idées regorge de ces éclairs venus au repos.

Henri Poincaré raconte avoir trouvé la clé d’un problème qui le tourmentait en posant le pied sur le marchepied d’un omnibus, lors d’une excursion, alors qu’il ne pensait plus du tout aux mathématiques. Il en tire une méthode : le travail conscient prépare, le repos mûrit, l’illumination vient ensuite.

Darwin, lui, arpentait chaque jour le même sentier de gravier autour de sa maison pour laisser ses idées décanter.

Pascal avait formulé le diagnostic trois siècles plus tôt : « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». À son époque, le divertissement restait un luxe. L’ennui, lui, s’imposait à tous, avec les longues soirées d’hiver, les trajets à pied et les heures de garde.

En moins de vingt ans, le téléphone dans la poche a renversé l’équation. Le divertissement est devenu permanent, et l’ennui une denrée rare.

Le basculement est profond.

Nous captons des informations en continu sans laisser au cerveau le temps de les ranger. La mémoire sature, la pensée se fragmente, la créativité vit à crédit. L’économie de l’attention a colonisé la dernière friche disponible, celle de nos temps morts.

Chaque minute vide est devenue une minute monétisable.

Reconquérir l’ennui repose sur trois priorités.

Protéger des plages sans écran, même brèves : un trajet, une attente, une promenade.

Accepter l’inconfort des premières minutes, ce flottement désagréable qui précède toujours la rêverie.

Tenir ces moments pour un investissement, au même titre que le sommeil, dont plus personne ne conteste l’utilité.

Les meilleures idées attendent le silence. Encore faut-il leur en laisser.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey