2027 : last call (projet livre 10/15) le verrou
Anatomie d'un sursaut

CHAPITRE 7 — Desserrer le verrou 1981
Pérenniser notre modèle social en sauvant l’essentiel. Retrouver les disciplines de Maastricht pour regagner des marges de souveraineté.
Depuis quarante ans, nous débattons du partage des richesses en éludant une question préalable : en produisons-nous assez ? La France mobilise moins de travail dans son économie que ses principaux voisins. Le sujet ne se réduit ni aux 35 heures ni aux retraites. Il tient au volume total de travail qu’une nation met en mouvement : taux d’emploi, durée des carrières, participation des seniors, formes plus souples d’activité.
Sur les heures annuelles, la France n’est pas un cas extrême : 1 494 heures par an selon l’OCDE, contre 1 340 en Allemagne, 1 524 au Royaume-Uni, 1 691 en Italie. L’écart se joue ailleurs : dans la quantité totale de travail mobilisée. Le taux d’emploi des 20-64 ans atteint 75,1 % en France, contre 81,3 % en Allemagne et 83,5 % aux Pays-Bas. Et l’emploi des seniors reste faible. Le problème français n’est pas d’abord un problème de productivité. C’est un problème de quantité de travail. Et donc, au fond, un problème d’arbitrages politiques.
L’histoire des retraites le confirme. Le pays a fini par absorber les réformes Balladur en 1993, Sarkozy en 2010 et Borne en 2023. Il a bloqué en 1995 lorsque l’effort, perçu comme brutal et mal partagé, s’est heurté à la résistance des régimes protégés. Le blocage n’apparaît pas quand l’effort est demandé. Il apparaît quand il paraît injuste.
Les retraites d’abord
C’est là que le verrou de 1981 se referme et que sa remise en cause doit commencer. Quand Pierre Laroque conçoit l’architecture de la Sécurité sociale en 1945, il ne choisit pas la répartition par préférence doctrinale. Toute l’épargne capitalisée accumulée depuis un siècle a été détruite en deux coups : l’inflation des années 1920, l’effondrement monétaire de 1940-1945. Payer les pensions de 1945 ne peut se faire que si les actifs paient pour leurs aînés en temps réel. La répartition est une nécessité, pas une doctrine.
Le choix de 1945 était juste. Ce sont les décennies qui ont suivi qui ont manqué à leur devoir. Jamais le second étage par capitalisation n’a été ajouté, alors que les conditions s’y prêtaient. Les Pays-Bas l’ont fait dès 1952, la Suisse en 1985, le Royaume-Uni en 2012. Tous nos voisins ont emprunté cette voie. Leurs résultats la valident : protection supérieure à la nôtre, effort public moindre, soutenabilité démontrée sur des décennies. Sans nul doute, la capitalisation est l’architecture cible.
Mais le calendrier est devenu cruel. Un pilier de capitalisation atteint sa pleine puissance en quinze à vingt ans. Lancé aujourd’hui, il commencerait à produire ses effets vers 2040-2045 — précisément au moment où la pression démographique culminera. S’y ajoute le coût de transition : pendant deux décennies, l’État devrait continuer à servir les pensions des retraités actuels tout en laissant les actifs cotiser à un système qui n’a pas encore d’assuré à servir.
À terme, la capitalisation reste la bonne idée mais ne peut pas contribuer à la réduction du déficit lors du mandat 2027-2032. Reste à jouer sur les paramètres du système par répartition. Non par fidélité à 1945, mais par simple arithmétique.
Le problème est borné dans le temps. Le pic du vieillissement français se situe entre 2040 et 2045. Le ratio des 65 ans et plus rapporté aux 20-64 ans passe de 37 pour 100 en 2021 à 51 pour 100 en 2040. Au-delà, la pyramide se rétablit. Si la décennie qui vient est celle du renouveau, les conditions existent même pour revenir progressivement à 63 ou 62 ans entre 2060 et 2070.
La mère de toutes les réformes
Au cœur du problème, il y a 1981. Cette singularité fut, à l’origine, le grand rêve socialiste. Elle est devenue, quatre décennies plus tard, une déviation sans équivalent en Europe. Revoir 1981 est la mère de toutes les réformes — celle sans laquelle aucune trajectoire budgétaire n’est soutenable.
Pour la défaire, il n’existe que deux options. La première est le retour à 65 ans, pas 64. Trois cohortes basculent de la catégorie senior vers la catégorie active. Le ratio démographique remonte d’un quart. Le système respire. Selon les projections du Conseil d’orientation des retraites, le gain se situerait à terme entre 25 et 30 milliards d’euros d’économies annuelles à l’horizon 2032 sur le bloc retraites.
La seconde est le retour aux 40 heures, ou formule équivalente. Abroger la loi Aubry, revenir au régime des 39 heures qui prévalait avant 2000, voire aux 40 heures effectives. Chaque actif travaille jusqu’à cinq heures de plus par semaine, soit environ 14 % de temps supplémentaire. Le PIB augmente mécaniquement, la base fiscale s’élargit, les cotisations croissent. Le gain potentiel est comparable.
Conserver les 35 heures et la retraite à 62 ans, c’est faire trois paris perdus d’avance. Que la démographie va se retourner grâce à l’immigration et à la natalité. Que la croissance va miraculeusement bondir grâce aux États-Unis d’Europe. Que les marchés vont continuer à financer un pays qui refuse de se réformer.
Plus sérieusement, la seule autre option est le lent démantèlement du modèle social, d’abord par érosion silencieuse, puis par crise ouverte. Une Grèce étalée sur quinze ans, version XXL : la même mécanique d’ajustement subi, mais sans aucun des dispositifs qui avaient permis à Athènes de tenir. La capitale grecque a pu être sauvée parce qu’elle pesait 2 % de la zone euro. Paris en pèse près de 20 %. Le Mécanisme européen de stabilité reste plafonné à des plans-pays bien inférieurs au gabarit français. Les eurobonds n’existent pas.
Le faux confort des droits acquis
Ce qu’on a longtemps présenté comme des avancées sociales — la retraite à 60 ans en 1981, les 35 heures en 2000 — a été hissé au rang de droits acquis. La formule est habile. Un droit ne se discute pas, il se défend. Une fois acquis, il devient permanent. Mais aucun choix budgétaire n’est, par nature, un droit. Tous sont des arbitrages politiques, datés, financés par les conditions économiques d’une époque.
La retraite à 60 ans n’est pas un droit fondamental — c’est une décision prise en 1981, dans un pays où les conditions qui rendaient cet arbitrage soutenable ont disparu. Ces « avancées » sont devenues des verrous qui condamnent le pays au renoncement, à la soumission budgétaire et à la dilution dans l’Europe.
65 ans ou 40 heures, le peuple tranche
Imaginons un référendum qui opposerait les deux options. Pas la droite contre la gauche, pas les syndicats contre le patronat. Deux réformes équivalentes dans leur effet, opposées dans leur charge : travailler trois ans de plus en fin de carrière, ou quatre heures de plus par semaine pendant toute la carrière.
Depuis vingt-cinq ans que les 35 heures existent, aucune enquête n’a jamais montré d’adhésion majoritaire à leur suppression. En 2024, selon Elabe pour l’Institut Montaigne et Les Échos, six Français sur dix rejettent toute hausse du temps de travail hebdomadaire pour financer l’État-providence.
Le rapport au travail a évolué. Au-delà des 35 heures, c’est toute la valeur travail qui s’est érodée : moins centrale dans la définition de soi, moins liée à la prospérité collective, perçue davantage comme une contrainte à amortir que comme une contribution à offrir. Cette mutation silencieuse est le vrai socle des résistances qui suivent.
Le recul de l’âge reste impopulaire, mais d’une impopularité plus mesurée, réversible, négociable. La mobilisation contre la réforme à 64 ans s’est éteinte en quelques mois. En avril 2026, 52 % des retraités eux-mêmes se disent prêts à accepter un ajustement sur leurs propres pensions au nom de la soutenabilité. La digue morale a bougé sur l’âge. Celle sur les 35 heures, non.
L’âge de la retraite n’a jamais été constant en France : 65 ans en 1945, 60 en 1981, 62 en 2010, 64 en 2023, 62 à nouveau en 2026. Les Français ont intégré l’idée qu’il bouge. Les 35 heures, elles, sont gravées dans la loi depuis 2000. La mémoire collective protège l’une et résigne l’autre.
Le recul de l’âge concentre l’effort sur les actifs proches de la retraite, une cohorte étroite et identifiable. Les 40 heures pèsent simultanément sur tous les actifs, y compris les jeunes entrants et les femmes en milieu de carrière, qui les refusent massivement. L’âge se vote en une loi, s’applique automatiquement, produit son effet dès la première cohorte concernée. Les 40 heures supposent la réouverture de milliers d’accords de branche, l’affrontement simultané avec l’ensemble du syndicalisme français.
Dans un référendum, le retour à 65 ans l’emporterait nettement. Non pas parce qu’il serait intrinsèquement plus juste. Parce qu’il est la seule réforme d’envergure équivalente que la société française accepterait de valider par les urnes.
La singularité française
La France a l’âge légal de départ le plus bas d’Europe de l’Ouest : 62 ans. L’Allemagne, le Danemark, les Pays-Bas et l’Italie sont à 67. Le Danemark a déjà tracé la route vers 68 puis 69. Quatre à cinq ans d’écart avec l’Allemagne.
Les Français ne partent pas seulement plus tôt : ils perçoivent des pensions plus élevées. La pension moyenne brute s’établit à 1 626 euros par mois, contre 1 091 euros en Allemagne. La comparaison brute est trompeuse — l’Allemagne complète sa retraite publique par une épargne privée massive, là où la France concentre tout l’effort sur la répartition. Il n’en demeure pas moins que la France est aujourd’hui le seul pays développé où les retraités ont un niveau de vie légèrement supérieur à celui des actifs. Le taux de pauvreté chez les plus de 65 ans y est de 12,2 %, contre 20,9 % outre-Rhin. Une seule variable s’impose : la durée de cotisation. Quand l’espérance de vie à 60 ans gagne huit ans en trois décennies et que le ratio cotisants-retraités passe de 4 pour 1 à 1,7 pour 1, refuser de bouger l’âge de départ devient indéfendable.
Tous les voisins l’ont compris. Le Danemark a indexé son âge de départ sur l’espérance de vie — automatiquement, sans débat parlementaire à chaque génération. L’Allemagne a glissé vers 67 ans dans une relative discrétion politique. La France, elle, a transformé chaque réforme en crise nationale pour gagner deux ans en quarante.
À horizon 2032, en régime stabilisé et par rapport à la référence d’avant la réforme Borne, le retour à 65 ans rapporterait entre 25 et 30 milliards d’euros par an aux comptes publics consolidés. C’est l’équivalent du budget de la justice multiplié par deux. La France débat depuis vingt ans pour ne pas l’encaisser.
Travailler plus longtemps n’enrichit pas l’État. Cela permet au système de tenir sa promesse : verser à chacun ce qu’il a cotisé, sans le faire payer à ceux qui n’ont pas encore commencé à travailler. Mitterrand le savait dès 1983. Il a légué la charge.
En 2026, la question n’est plus de savoir si la France doit travailler plus longtemps. Elle est de comprendre pourquoi elle est le dernier pays d’Europe à le refuser.
L’autre face du travail
Le retour à 65 ans fait travailler les seniors plus longtemps. Mais la France a aussi un problème de l’autre côté de la pyramide active : trop d’inactifs en âge de travailler. Le taux d’emploi des 15-64 ans plafonne à 68,4 % en France contre 76,9 % en Allemagne, 82,5 % aux Pays-Bas. Trois à cinq millions d’actifs supplémentaires si la France rejoignait simplement la moyenne du nord de l’Europe. Cet écart n’est pas culturel. Il est institutionnel.
L’Allemagne avait, en 2003, un taux d’emploi de 64,6 % — inférieur à celui de la France aujourd’hui. Schröder a engagé les lois Hartz I à IV entre 2003 et 2005. Conditionnement, fusion, mini-jobs, agence transformée, négociation décentralisée. Le chômage allemand est passé de 11,7 % en 2005 à 5,2 % en 2019. Le taux d’emploi des 55-64 ans a bondi de 41,4 % à 72,5 % en quinze ans — la France est aujourd’hui à 56,9 %.
La France n’a jamais fait son Hartz. Tous les gouvernements l’ont tenté à la marge — la fusion ANPE-Assédic en 2009, la loi Travail de 2016, les réformes de l’assurance chômage de 2019 et 2023. Aucun n’est allé au bout. Une réforme Hartz à la française, déployée sur huit à dix ans, ramènerait le taux d’emploi de 68 à 73-74 %. Cela représenterait 1,5 à 2 millions d’actifs supplémentaires, des cotisations sociales en hausse, des prestations en baisse.
Le gain net pour les finances publiques est estimé à 15 milliards d’euros par an à l’horizon 2032 en scénario central. Politiquement, c’est plus difficile que le retour à 65 ans. La gauche y verra une attaque contre les pauvres. La droite, une concession aux corps intermédiaires. Les syndicats, une menace sur leur cogestion de l’Unédic. Mais arithmétiquement, c’est incontournable.
Aucun pays développé n’a redressé ses comptes en faisant cotiser les seuls actifs déjà au travail. Tous ont commencé par élargir la base. Le retour à 65 ans et la réforme du marché du travail ne sont pas des leviers concurrents. Ce sont les deux faces d’un même effort : que la France ait davantage de gens au travail, plus longtemps.
Ce que les autres voies ne peuvent pas faire
Quatre alternatives sont régulièrement avancées. Aucune n’y suffit. La natalité ne joue pas à l’horizon utile. Un enfant né en 2026 entre dans la vie active vers 2045-2050. Les politiques natalistes peuvent produire des rebonds ponctuels, jamais inverser la tendance dans les pays développés.
L’immigration de masse n’est pas une réponse structurelle. Maintenir le ratio actifs-retraités jusqu’en 2035 supposerait un solde migratoire net d’un million d’actifs intégrés par an, contre 200 000 aujourd’hui. À cela s’ajoute le déficit d’intégration : taux d’emploi des immigrés extra-UE inférieur de 10 à 15 points à celui des natifs, dix ans après l’arrivée. L’écart est moindre dans les pays à immigration sélective — Canada, Australie, Suisse — où les immigrés contribuent positivement aux finances publiques. La France, depuis quarante ans, n’a ni vraiment choisi ni vraiment intégré. L’immigration peut être un appoint utile à condition d’être choisie, organisée, et accompagnée d’une politique d’intégration sérieuse. Elle ne constitue pas, seule, une solution.
Baisser les pensions ne tient pas non plus. Modifier rétroactivement les règles pour des générations ayant cotisé toute leur vie revient à un défaut sélectif sur une dette implicite. L’effet récessif est documenté : Athènes a coupé de 40 % en cinq ans, sa demande intérieure s’est effondrée de 35 %. Mesure de survie, pas stratégie.
Toucher aux jours fériés, enfin, se heurte à des totems pour un rendement marginal. La tentative de François Bayrou à l’été 2025, retirée par son successeur trois mois plus tard, l’a illustré : coût politique élevé, gain modeste. Reste le modèle social et les aides aux entreprises
En septembre 2007, François Fillon à Calvi : « Je suis à la tête d’un État qui est en situation de faillite sur le plan financier. » En janvier 2013, Michel Rocard : « Il y a le feu. » En août 2025, François Bayrou : « Nous sommes au bord du gouffre. » Trois hommes, trois sensibilités, un même constat. Le retour à 65 ans et les réformes Hartz à la française s’imposent pour un potentiel de 40 à 45 milliards d’euros annuels d’économies à l’horizon 2032. Près de la moitié de la charge d’intérêts projetée sur la dette en 2029. C’est un premier socle, environ un tiers de la cible (145 milliards).
Reste à trouver les cent milliards qui manquent. Ils dorment dans trois périmètres encore inexplorés. La santé pour près de 340 milliards par an. La solidarité — famille, pauvreté, invalidité, logement — pour près de 100 milliards. Et un troisième domaine dont on parle moins, mais qui obéit à la même mécanique : les aides aux entreprises.
Au total, plus de cinq cents milliards d’euros chaque année. Plus que les retraites. C’est là que se joue le chapitre suivant.
Paul Corey