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À quoi bon élire encore des députés ?

Le Parlement siège encore. Le pouvoir, lui, s’est dispersé entre Bruxelles, l’exécutif, les juges, les écrans… et la dette.

À quoi bon élire encore des députés ?

L’hémicycle vote. Mais quelqu’un, ailleurs, a déjà tout décidé à sa place.

Il faudrait enfin avoir le courage de le dire : la fiction parlementaire française ne tient plus que par la force de l’habitude, la pudeur des éditorialistes, et la naïveté tenace d’un citoyen persuadé d’envoyer à Paris un représentant capable d’écrire la loi.

La croyance est touchante. Le réel la dément à chaque scrutin.

Le député contemporain n’est plus un législateur souverain : c’est un figurant cérémoniel évoluant dans une scénographie dont le script lui échappe. Avant même qu’il franchisse les portes du Palais-Bourbon, quatre verrous l’attendent — quatre serrures différentes, une seule clé manquante : la sienne.

L’UE. Règlements, directives, primauté du droit communautaire : commerce, concurrence, agriculture, énergie, numérique, monnaie. L’essentiel du cadre est désormais coulé hors de France. Le Parlement ne légifère plus, il transpose ; il n’écrit plus, il habille en français des décisions prises à Bruxelles, Francfort ou Luxembourg.

L’exécutif. La V^e République n’a jamais été un régime parlementaire — elle fut bâtie contre lui, en mémoire de l’agitation impuissante de la IV^e. Maîtrise de l’ordre du jour, procédure accélérée, vote bloqué, 49.3, discipline de groupe, dépendance aux investitures : toute l’architecture vise à transformer le député de la majorité en relais et celui de l’opposition en commentateur.

Les juges. Depuis un demi-siècle, Conseil constitutionnel, Conseil d’État et cours européennes étendent patiemment leur empire normatif. Le législateur vote ; le juge décide si le vote survivra. Et — détail que la politesse républicaine interdit de souligner — ces juges sortent des mêmes écoles, des mêmes corps, des mêmes dîners que l’exécutif qu’ils sont censés contrôler. L’aristocratie d’État se contrôle elle-même : définition raisonnable de l’irresponsabilité.

Les écrans. Le pire de tous, parce que personne ne l’a posé et que tout le monde le subit. Le député moderne ne pense plus, il signale. Il ne légifère plus, il poste. Une indignation rapporte davantage qu’une réforme — et au tarif d’un tweet.

Le budget. Il n’y a plus d’argent. Quarante ans de déficits, une dette qui ne se stabilise plus, des taux qui remontent : la marge a fondu. Or sans marge, plus de levier. Alors on remplace la réforme par la posture. À chaque drame, un numéro vert. À chaque colère, une mission parlementaire. À chaque échec, un observatoire. C’est moins cher qu’un plan, plus rapide qu’une loi, plus visible qu’une réforme… et parfaitement inutile.

De là cette infirmité française. On ne traite plus les causes — démographie, industrie, dette, école, énergie — parce qu’elles exigent du temps long, des données froides, une continuité politique. On s’agite sur les conséquences, parce qu’elles offrent un plateau le soir même. On confond flux et stocks, on déplace un budget en s’imaginant des vases communicants, et l’on oublie que l’économie est vivante : elle s’adapte, contourne, se déplace. On taxe sans voir fuir les capitaux, on subventionne sans voir muter les comportements, on interdit sans voir contourner. On légifère en photographie dans un monde de cinéma. Le réel, lui, continue de réagir — pendant que l’hémicycle s’admire.

Soyons honnêtes : nos députés ne sont ni pires ni meilleurs que d’autres. C’est la fonction qu’on a vidée — par traités, par procédure, par jurisprudence, par tweet. Le citoyen croit élire un législateur. Il obtient un communicant institutionnel.

Le Parlement subsiste. La souveraineté, elle, a discrètement quitté la salle.

Nommer les verrous est la condition première pour les briser. Tout le reste — programme, mandat, réforme — commence là.

Paul Corey