Lire le livre

À quoi bon lire ? (2/7)

Avec les images, les podcasts et les vidéos ...

À quoi bon lire ? (2/7)

Sept minutes. C’est le temps que les garçons de 16 à 19 ans consacrent chaque jour à la lecture, contre plus de cinq heures d’écrans. Beaucoup n’y voient qu’un changement de support : le même récit, un canal plus rapide.

C’est un contresens. Ce que l’écran délivre tout construit, le livre oblige à le bâtir soi-même.

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Lire n’est pas recevoir une histoire. Lire, c’est la fabriquer.

Le cerveau humain n’a jamais évolué pour déchiffrer des lettres : contrairement à la parole ou à la vision, aucun gène ne prépare cette capacité. Chaque enfant construit ce circuit de toutes pièces, entre six et onze ans, en détournant des zones cérébrales prévues pour reconnaître des visages et des objets.

Cette construction ne s’arrête jamais vraiment. Chaque mot doit être identifié. Relié au précédent. Intégré dans un raisonnement. Le lecteur invente les décors, les voix, les visages : rien ne lui est donné, tout est produit par son propre cerveau. Maryanne Wolf décrit ce processus comme un chantier neuronal permanent, un effort que la nature n’a jamais programmé.

La vidéo fonctionne à l’inverse. Images, intonations, rythme : tout arrive déjà terminé. Le spectateur reçoit un produit fini quand le lecteur doit couler lui-même le béton de sa compréhension. Appelons cela le prêt-à-penser : commode, immédiat, mais qui laisse le muscle cognitif sans exercice.

Cette différence est mesurée depuis plusieurs années. En 2018, Pablo Delgado publie une méta-analyse de 54 études et plus de 171 000 lecteurs : à texte identique, la compréhension reste meilleure sur papier, surtout pour les textes informatifs et quand le temps est compté. Yiren Kong, la même année, aboutit indépendamment à la même conclusion. Plus frappant : cet avantage ne s’efface pas chez les générations nées avec le smartphone. Il s’accentue avec le temps.

Le cerveau ne mémorise pas seulement des mots, il mémorise leur géographie. Une idée s’ancre en haut de page, dans un chapitre précis : ces repères deviennent des poignées pour la compréhension. Sur un écran qui défile sans fin, cette cartographie s’effondre. On croit gagner en fluidité. On perd en architecture.

Avant, produire un texte exigeait des moyens considérables, mais la diffusion restait stable. Aujourd’hui, les outils de production sont universels. La rareté a changé de camp. Ce qui manque, c’est l’endurance nécessaire pour lire.

Cette endurance nourrit l’empathie, en habituant l’esprit à tenir le regard d’un autre. Elle nourrit l’esprit critique, en apprenant à suivre une démonstration plutôt qu’à la subir.

La France mesure déjà la facture. Dans l’enquête PISA 2022, ses élèves ont perdu 19 points en compréhension de l’écrit, presque le double de la baisse moyenne de l’OCDE. Les écrans n’expliquent pas tout. Mais un environnement où la lecture longue devient rare y contribue largement.

Une réponse tient en trois gestes. Réserver, à l’école primaire, la priorité au papier tant que le circuit de lecture n’est pas installé. Protéger chaque jour un temps de lecture sans notification, sans lien, sans chronomètre. Réserver la vidéo à un rôle de complément, jamais de substitut, une fois la machine construite.

L’adulte regarde avec un cerveau que les livres ont façonné. L’enfant qui remplace la lecture par l’image avant d’avoir construit cette machine risque de ne jamais la construire pleinement.

En 2026, la priorité est donc d’aider nos enfants à construire leur propre esprit plutôt que de les laisser louer celui d’un autre, déjà construit.

Ainsi, à l’école primaire, les histoires doivent d’abord et principalement passer par le papier.

Une feuille imprimée ne clignote pas, n’ ouvre pas des fenêtres, ne propose rien d’autre qu’elle-même, ne vibre pas, n’interagit pas. Cette pauvreté apparente fait sa richesse. Le livre offre au cerveau ce dont il a le plus besoin au moment où il se construit : du temps, du silence et l’effort nécessaires pour fabriquer la machine qui lui permettra de comprendre le monde.

N’en déplaise, les capacités cognitives se construisent par l’effort.

Demain : à quoi bon écrire, avec les claviers et la reconnaissance vocale ?

Paul Corey