Deirdre McCloskey
La liberté et le respect comme moteurs de prospérité

Économiste marxiste devenue libertarienne, homme devenu femme, quantitativiste devenue rhétoricienne : elle a passé sa vie à démontrer que les transgressions font l’histoire.
Donald McCloskey naît le 11 septembre 1942 à Ann Arbor, Michigan. Le père enseigne à Harvard, la mère écrit de la poésie. L’étudiant se déclare marxiste, puis découvre l’économie : licence à Harvard en 1964, doctorat en 1970 sous la direction d’Alexander Gerschenkron.
À 26 ans, l’université de Chicago le recrute. Douze ans au cœur de l’orthodoxie, aux côtés de Friedman et Stigler.
En 1979, premier virage : la rhétorique. The Rhetoric of Economics (1985) accuse la profession de se cacher derrière les mathématiques et de croire que seuls les chiffres parlent.
En 1995, à 53 ans, après trente ans de mariage et deux enfants, Donald devient Deirdre. Sa sœur la fait interner deux fois pour l’en empêcher. Les tribunaux la libèrent. Ses enfants cessent de lui parler.
Entre 2006 et 2016, elle publie chez University of Chicago Press la trilogie qui fait d’elle une figure majeure : The Bourgeois Virtues (2006), Bourgeois Dignity (2010), Bourgeois Equality (2016).
Le premier volume est une réhabilitation morale. Depuis deux siècles, l’ oligarchie ou les “clercs” (artistes, intellectuels, aristocrates) méprisent le bourgeois : vie étriquée, âme comptable. McCloskey reprend les sept vertus classiques: prudence, justice, courage, tempérance, foi, espérance, amour et démontre que la vie commerçante les exerce toutes : le marchand doit tenir parole, prendre des risques, servir autrui pour prospérer.
Le commerce ne corrompt pas les mœurs. Il les adoucit, comme le disait déjà Montesquieu. On peut être bourgeois et vertueux. C’est même le mode de vie éthique de la modernité.
Le deuxième volume est une démolition. Le fait à expliquer est le « Grand Enrichissement » : entre 1800 et aujourd’hui, le revenu réel par habitant des pays développés a été multiplié par trente. Du jamais vu. McCloskey passe en revue toutes les explications matérialistes et montre, chiffres en main, qu’aucune ne tient l’ordre de grandeur : ni l’accumulation du capital (l’Europe épargnait bien avant 1800), ni le commerce (trop petit), ni les colonies et l’esclavage (les pays sans empire se sont enrichis autant), ni les institutions et les droits de propriété (la Chine des Song ou l’Empire ottoman en avaient de sophistiqués).
Un facteur de 30 ne peut pas sortir de mécanismes qui produisent des facteurs de 1,5. Pour expliquer ce Grand Enrichissement, McCloskey affirme que toutes les grandes écoles économiques échouent à l’expliquer. Elle les balaie par paires : Marx (le capital accumulé par exploitation) comme les néoclassiques (le capital accumulé par épargne et investissement). Ces deux camps opposés font la même erreur: tout miser sur l’accumulation.
Douglass North, Nobel 1993, et Daron Acemoglu, Nobel 2024, les deux figures de l’école « institutionnaliste », attribuent la prospérité aux bonnes institutions (droits de propriété, État de droit, institutions inclusives). Or McCloskey démontre que la Chine des Song et l’Empire ottoman avaient des institutions sophistiquées sans jamais décoller.
Le troisième volume livre la réponse : les idées, et plus précisément un changement de rhétorique. Vers 1650-1800, en Hollande puis en Angleterre, la société se met à parler autrement du marchand et de l’inventeur : il cesse d’être décrit comme cupide ou parasite, et acquiert ce que McCloskey résume dans une formule qui fera date: bourgeois dignity and bourgeois liberty.
La liberté d’entreprendre, d’essayer, d’échouer ; le respect et la dignité sociale, l’honneur autrefois réservé au guerrier et au prêtre.
Ce « Bourgeois Deal » ( laissez-moi innover et m’enrichir, et je finirai par vous enrichir tous) a libéré un torrent d’amélioration testée par le marché.
L’innovation n’est pas affaire de financement mais de valeurs (liberté et respect).
Les mentalités et les récits précèdent donc les institutions, les idées fabriquent les lois, les lois fabriquent les comportements. Les institutions chères à North et Acemoglu ne sont pas la cause mais la conséquence du changement d’idées.
Et le mot « capitalisme » est un contresens, puisque le capital n’explique rien ; il faudrait dire innovisme.
Contre Schumpeter et son entrepreneur héroïque, mcCoskey voit l’innovation comme un phénomène démocratique : des millions de personnes améliorent sans cesse produits et procédés. Elle appelle cela le betterment, le perfectionnement testé par le marché.
La prospérité naît d’innombrables améliorations minuscules accumulées pendant des décennies, dès lors que la société autorise les individus ordinaires à essayer, échouer, recommencer.
Son dernier cycle de publications réconcilie économie et philosophie morale : le marché fonctionne non parce que les individus sont égoïstes, mais parce qu’ils développent des vertus adaptées à une société libre. L’entrepreneur ne compte pas parce qu’il gagne de l’argent, mais parce qu’il découvre des solutions qui enrichissent toute la société.
Vingt-quatre livres, douze doctorats honorifiques, et à 83 ans, la chaire Isaiah-Berlin au Cato Institute plus un nouveau livre annoncé pour novembre 2026.
Ses critiques jugent sa thèse invérifiable : comment mesurer la dignité ? mcCoskey répond qu’aucune équation n’explique un enrichissement de 3 000 %.
Le capital le plus décisif est l’estime qu’une société porte à ses créateurs.
Ainsi, Deirdre McCloskey a bâti l’œuvre la plus originale de l’économie contemporaine sur une conviction incarnée jusque dans sa chair : les identités ne sont pas des destins, et les conversions (personnelles, culturelles, nationales) sont le vrai moteur de la prospérité.
Paul Corey