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André Gorz

Pour ses critiques, derrière l'écologie politique de Gorz se profile un projet de société fondé sur le renoncement, aussi austère et irréaliste que sinistre.

André Gorz

Trois noms, aucune patrie, une œuvre fondatrice : l’inventeur de l’écologie politique française aura choisi son identité, sa retraite et jusqu’à sa mort.

Il naît Gerhart Hirsch le 9 février 1923 à Vienne, fils d’un industriel du bois juif, Robert Hirsch, et d’une secrétaire catholique. En 1930, l’antisémitisme monte : le père se convertit au catholicisme, le nom devient Horst. En 1939, sa mère l’envoie dans une institution de Lausanne pour lui éviter la Wehrmacht. En 1945, il sort ingénieur chimiste de l’université de Lausanne. Il ne pratiquera jamais.

À 23 ans, il rencontre Sartre. En 1947, lors d’une partie de poker, il rencontre Dorine Keir, jeune Anglaise au pair de 23 ans. En juin 1949, ils s’installent à Paris et se marient.

Apatride, il n’est naturalisé français que le 12 avril 1957, grâce à Pierre Mendès France. En 1951, il entre à Paris-Presse, puis à L’Express en 1955, sous le pseudonyme Michel Bosquet.

En 1958 paraît Le Traître, autobiographie préfacée par Sartre, signée pour la première fois André Gorz, du nom allemand de la ville de Görz. Il s’y décrit en « métis inauthentique ».

En 1960, Sartre le coopte au comité de rédaction des Temps modernes. En 1964, il cofonde Le Nouvel Observateur avec Jean Daniel.

Un homme, trois signatures : Horst à l’état civil, Bosquet en kiosque, Gorz en librairie.

Mai 68 le radicalise. En 1969, il prend la responsabilité éditoriale des Temps modernes. En 1974, il passe un mois au Mexique chez Ivan Illich, théoricien de la contre-productivité. En 1975, il publie Écologie et politique, texte matriciel de l’écologie politique française. Ses attaques contre l’industrie nucléaire l’éloignent du Nouvel Observateur.

En 1980, Adieux au prolétariat fait scandale à gauche : le compagnon des marxistes enterre le sujet révolutionnaire. Sa thèse est simple. L’ouvrier taylorisé ne rêve pas de gérer une chaîne de montage. Il veut se libérer du travail, pas dans le travail. Trois concepts en découlent : réduire le temps de travail pour le redistribuer, découpler revenu et emploi par un revenu d’existence, miner le salariat par des « réformes non réformistes ». La révolution de quelqu’un qui ne croit plus au Grand Soir.

En 1983, il prend sa retraite à 60 ans, après une grave opération de Dorine. Le couple s’installe à Vosnon, dans l’Aube, où il plante 200 arbres.

Dorine souffre d’une arachnoïdite : inflammation incurable des membranes de la moelle épinière, douleurs neurologiques chroniques, aucun traitement. La cause est l’examen lui-même: du lipiodol, produit de contraste huileux, injecté dans sa colonne lors d’une radiographie. La médecine a fabriqué la maladie. Ivan Illich nommera cela la iatrogenèse dans Némésis médicale, en 1975. Gorz a introduit sa pensée en France ; sa femme l’incarne dans sa chair.

Il lui consacre vingt ans, publie Métamorphoses du travail en 1988, L’Immatériel en 2003 : le capitalisme cognitif pensé avant l’heure.

Ses annonces répétées de la fin du salariat, elles, ne se réalisent pas : près de 90 % des actifs français restent salariés.

En 2006 paraît Lettre à D., 76 pages adressées à sa femme. Il prévient son éditeur qu’il n’en vendra pas plus de 500 exemplaires. Le livre devient l’un des phénomènes de la rentrée littéraire. Des centaines de milliers de lecteurs découvrent le philosophe par une déclaration : « Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble ».

Le 22 septembre 2007, ils se donnent la mort ensemble à Vosnon, elle 83 ans, lui 84. Sur la porte, un mot : « prévenir la gendarmerie ». Décroissance, revenu de base, sortie du productivisme : ses concepts irriguent les débats quarante ans après. Il n’aura jamais eu ni chaire, ni parti, ni doctorat.

Ainsi, André Gorz, apatride trois fois renommé, a passé soixante ans à théoriser la libération du travail sans jamais cesser de travailler pour n’être massivement lu qu’à 83 ans, grâce à une lettre d’amour qu’il jugeait invendable.

Paul Corey