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Avortement : droit intime ou affaire d’État ?

Édito WOW! · 27 mai 2026

Avortement : droit intime ou affaire d’État ?

Le 30 juillet 1943, à 5 h 25, Marie-Louise Giraud est guillotinée dans la cour de la prison de la Roquette. Son crime : avoir aidé d’autres femmes à avorter. Quatre-vingt-un ans plus tard, le 4 mars 2024, la France inscrit ce même geste dans sa Constitution. Entre les deux dates, une seule certitude : le ventre des femmes demeure un objet politique.

Pendant 165 ans, la France a traité l’avortement comme un crime d’État. De Napoléon à Simone Veil, l’article 317 du Code pénal a fait du corps féminin une matière première juridique. La maternité s’y inscrivait comme un devoir social imposé à toutes. Et ce devoir relevait moins de la morale que de la raison d’État.

Chaque régime y projeta ses propres terreurs. L’Empire napoléonien voulait des soldats et des contribuables. La Troisième République, traumatisée par le million quatre cent mille morts de 1914-1918, vit dans chaque naissance évitée une trahison démographique. Vichy fit de l’avortement un crime contre la sûreté de l’État, passible de la peine capitale. La Cinquième République, elle, en fit un problème de santé publique.

La mécanique fut d’une cruauté méthodique.

Plus la loi se durcissait, plus la pratique se cachait. Plus elle se cachait, plus elle tuait. En 1966, l’INED (avec une méthodologie contestée) estimait à 250 000 le nombre potentiel d’avortements clandestins annuels et à 250 le nombre de décès maternels qui en résultaient. D’autres sources évoquaient jusqu’à un million. La République interdisait sans empêcher, condamnait sans protéger. Le décalage entre la loi et la vie était devenu un gouffre.

Les chiffres dessinent une courbe troublante. Au XIXe siècle, la loi punit mais les jurys d’assises acquittent : à peine 1 020 condamnations entre 1826 et 1880, 715 sur les trente années suivantes.

Les historiens parlent de « prohibition indulgente ». La rupture intervient avec la loi du 27 mars 1923, qui correctionnalise l’avortement précisément pour contourner la clémence des jurys populaires et confier le jugement à des magistrats professionnels. La mécanique s’emballe alors. De 537 condamnations en 1938, on passe à 1 125 en 1941, puis 4 055 en 1943.

Vichy guillotine deux personnes — Marie-Louise Giraud le 30 juillet 1943, Désiré Pioge le 22 octobre — et multiplie par sept le nombre de sentences en quelques années. Trois mois plus tard, Désiré Pioge, hongreur dans la Sarthe, le fut à son tour. Pétain refusa leur grâce au nom de la défense de la famille. Près de quatre mille condamnations furent prononcées entre 1942 et 1944.

Un hongreur est un artisan spécialisé dans la castration des chevaux mâles. Le métier existait dans les campagnes françaises jusqu’au milieu du XXe siècle, à l’époque où la traction animale dominait l’agriculture. C’est ce savoir-faire — manipulation d’instruments tranchants, connaissance rudimentaire de l’anatomie reproductive, intervention discrète sur le vivant — qui a conduit Désiré Pioge à pratiquer des avortements clandestins dans la Sarthe. La répression vichyssoise ne guillotinait pas des médecins ou des sages-femmes. Elle guillotinait une blanchisseuse de Cherbourg et un hongreur de la Sarthe, des figures populaires, périphériques, sans protection sociale.

En 1946, sous la République restaurée, dans la France de la Libération, les tribunaux prononcent 5 151 condamnations pour avortement. Plus que sous Vichy. Le chiffre reste supérieur à 3 800 jusqu’en 1948. Les lois de février 1942 ont été abrogées, mais l’élan qui les portait survit. La répression ne reflue qu’à partir des années 1950, lentement, jusqu’à l’amnistie de 1974 et la loi Veil.

Une seule donnée résume cent soixante-cinq ans d’histoire : l’avortement comme objet politique a traversé l’Empire, trois Républiques et l’État français sans que sa fonction change jamais. Le régime varie, le verrou tient.

Il fallut attendre 1971 pour que le silence éclate. Le Manifeste des 343 — Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise Sagan — déclara publiquement avoir avorté. En 1972, le procès de Bobigny politisa une lycéenne violée et sa mère poursuivie. Gisèle Halimi fit défiler à la barre Simone de Beauvoir, le professeur Milliez, le prix Nobel Jacques Monod. Le débat quitta les tribunaux pour entrer dans la société.

Le 17 janvier 1975, Simone Veil — magistrate, déportée d’Auschwitz — fit voter la loi qui mit fin à 165 ans de pénalisation. Le débat parlementaire fut d’une violence inouïe. Certains députés comparèrent l’IVG aux crimes nazis devant une survivante des camps. Elle tint. Le 4 mars 2024, la France devint le premier pays au monde à inscrire ce droit dans sa Constitution.

L’histoire pourrait s’arrêter là.

Elle ne s’arrête pas. L’arrêt Dobbs de juin 2022 a renversé Roe v. Wade après un demi-siècle de jurisprudence stabilisée. En Pologne, en Hongrie, en Italie, l’accès à l’IVG se restreint sous des majorités conservatrices. La constitutionnalisation française est un verrou. Et tout verrou peut sauter. C'est même fait pour cela…

Le legs des “faiseuses d’anges” éclaire un fait dérangeant.

Les droits des femmes ne sont jamais entièrement séparés des projets d’État qu’on leur impose. Là où existe une politique nataliste, un projet pèse sur les corps. Et les acquis les plus consolidés sont aussi les plus jeunes : 1944 pour le vote, 1965 pour le compte bancaire sans autorisation maritale, 1975 pour la dépénalisation.

Une seule génération sépare le crime de la liberté.

Combien de temps, l’avortement restera-t-il un droit ?

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Paul Corey