Blm propose une Fédération à six (1/2)
Répare-t-on l’Europe en changeant le nombre de joueurs ?

Un récent manifeste propose de confier l’avenir du continent aux six premières économies de l’Union. Deux des six fondateurs de 1957 n’y figurent pas. Et son auteur désignait l’an dernier, pour les semi-conducteurs, un cercle de cinq pays avec la Belgique dedans et l’Espagne dehors. La carte change dès qu’on change de sujet…
BFM Business a détaillé ce 25 août le volet européen de L’An I, manifeste pour une autre France, publié deux jours plus tôt par Bruno Le Maire.
L’ancien ministre de l’Économie propose une Fédération d’États nations réunissant la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et les Pays-Bas. Les six conserveraient leur existence nationale en mettant en commun une part décisive de leur souveraineté.
La Fédération disposerait de sa Constitution, de ses règles de décision et de sa capitale. Dans certains domaines, elle agirait comme un seul État.
Le périmètre annoncé impressionne. Semi-conducteurs, intelligence artificielle, marchés financiers, politiques économiques, diplômes universitaires, contrôle des frontières. Le projet dépasse de loin la coopération renforcée. Il érige un étage politique supplémentaire au-dessus des nations, avec ses institutions propres et son pouvoir d’arbitrage.
Le diagnostic qui le porte reste difficile à contester. À vingt-sept, l’Union décide trop lentement. Les intérêts divergent. Les compromis s’empilent. La Commission produit de la norme quand Washington et Pékin produisent de la puissance.
Ce constat circule bien au-delà de son auteur, et il a pour lui les faits.
La solution, elle, se retourne contre son propre diagnostic. Pour répondre à une Europe jugée trop technocratique, le manifeste propose une Constitution supplémentaire. Pour répondre à une Europe jugée trop éloignée des peuples, une capitale supplémentaire. Pour répondre à une Europe jugée trop gourmande en compétences, une structure à laquelle les États céderaient davantage encore.
Bruxelles fonctionne mal à vingt-sept. Construisons donc un second Bruxelles à six.
La formule serait injuste si l’ambition s’arrêtait là. Elle va beaucoup plus loin. Le projet vise une puissance capable de tenir tête à Washington et à Pékin : protection accrue de l’industrie européenne, part minimale de composants européens imposée dans certains produits technologiques, taxation des produits massivement subventionnés, assouplissement des règles de concurrence, émergence de champions industriels. S’y ajoutent une infrastructure européenne de données adossée notamment à Mistral, une constellation satellitaire opposable à Starlink et une dette commune destinée à financer la défense, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et l’adaptation climatique.
L’inventaire est cohérent mais chacun de ces chantiers appelle pourtant une coalition différente.
Le manifeste fournit lui-même la démonstration, et la source est datée. Le 21 septembre 2025, dans un entretien à L’Usine Nouvelle accordé après son départ de Bercy, son auteur désignait précisément les États capables de porter les semi-conducteurs européens : la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie et la Belgique. Sa recommandation tenait en quelques mots, « laisser ces cinq États prendre de l’avance ». Cinq pays, et non six. La Belgique dedans, l’Espagne et la Pologne dehors. Onze mois plus tard, ces cinq-là se retrouvent enrôlés dans une architecture de six dont deux membres n’avaient rien à faire sur ce dossier, tandis que le cinquième en est exclu.
La carte industrielle et la carte institutionnelle divergent dès la première politique publique examinée.
Le reste suit la même pente, et les précédents parlent mieux que les intentions. La Pologne construit sa stratégie sur le flanc oriental et la menace russe. L’Espagne regarde vers la Méditerranée et l’Atlantique. Les Pays-Bas ont conduit en mai 2020, avec l’Autriche, le Danemark et la Suède, le camp qui refusait la mutualisation des dettes européennes, et ce camp a fait tomber le volet subventions du plan de relance de cinq cents à trois cent quatre-vingt-dix milliards d’euros.
Le projet suppose que ces six pays veuillent partager les mêmes souverainetés, dans les mêmes domaines, au même moment.
L’histoire récente du continent n’offre aucun exemple d’une telle simultanéité.
Un détail achève de déplacer le débat. La Fédération demeurerait à l’intérieur de l’Union, avec un poids économique et démographique lui permettant d’imposer ses vues aux vingt et un autres États membres. Le projet ne fabrique donc pas une Europe plus petite.
Il installe un directoire au sommet d’une Europe restée à vingt-sept, et laisse la Belgique et le Luxembourg, présents à la table depuis 1957, dans la salle d’attente.
Le noyau dur devient un étage de commandement.
Le manifeste pose malgré tout la bonne question. Faut-il continuer d’exiger de vingt-sept nations qu’elles avancent exactement au même pas ? La réponse est non, et l’histoire européenne l’a déjà tranchée sans le dire.
Schengen est né en 1985 hors des traités, entre cinq États. L’euro rassemble vingt et un pays depuis l’entrée de la Bulgarie le 1er janvier 2026. Schengen en compte vingt-neuf, dont quatre extérieurs à l’Union, quand l’Irlande et Chypre restent dehors.
La géométrie variable gouverne déjà le continent.
Au final, le projet troque une uniformité à vingt-sept contre une uniformité à six. Le nombre change mais la logique tient bon.
Pourtant,.la question n’est plus de savoir combien d’États décident, mais ce qu’ils décident ensemble.
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Paul Corey