Collège unique : le refus de trier est le pire des tris
Offrir une chance à chacun, ce n’est pas pousser tous les élèves vers des études dites « supérieures ». Le piège est déjà dans le mot.

En 1985, la France se fixe un cap : 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Elle a oublié d’en fixer un autre, plus modeste et plus décisif : que chaque enfant entre en sixième en sachant lire. Quarante ans plus tard, quatre élèves sur dix franchissent la porte du collège sans la vitesse de lecture attendue en fin de CM2.
Une salle de sixième, un lundi de septembre. Au premier rang, un enfant déchiffre la consigne mot à mot. Deux tables plus loin, une élève a déjà terminé l’exercice et s’ennuie. Entre eux, un professeur sommé de les faire progresser ensemble.
Toute la question du collège tient dans cette scène.
La France a voulu abolir le tri. Elle a obtenu le pire de tous. En promettant le bac à presque tous, elle s’est interdit de sélectionner. Le tri a survécu, déplacé : plus tôt, en silence, par l’échec.
Nous appelons cela le tri clandestin.
En 1975, le collège unique de René Haby faisait un pari raisonnable. Les élèves arrivaient en sixième avec les fondamentaux. On pouvait les accueillir tous, sous le même toit, et repousser l’heure de l’orientation. Dans ce monde-là, la réforme était judicieuse.
Ce monde s’est effondré. Proposée à des élèves de CM2, la même dictée de 67 mots produit en moyenne 10,7 erreurs en 1987, 19,4 en 2021. Presque le double. En 2025, 15 % des élèves entrent encore en sixième sous le repère de lecture de fin de CE2.
Le collège unique de 1975 attend un élève qui n’arrive plus.
Pendant que le socle se dérobait, la France regardait vers le haut. L’objectif des 80 % au bac avait toutes les apparences de la générosité : pousser chacun le plus loin possible. Il a produit l’inverse. Une seule voie jugée digne, toutes les autres reléguées au rang d’échec.
Des élèves poussés vers le lycée général quand ils auraient excellé ailleurs. Un diplôme que presque tous obtiennent, et qui n’a plus aucune valeur.
Pour tenir l’objectif, chaque marche devait laisser passer. Les lacunes ont franchi le CM2, puis la troisième, puis le lycée. Chaque palier abaissé a rendu le suivant plus difficile à tenir. Une spirale s’est installée : moins on exige, moins le socle tient, et moins un tri juste devient possible.
Le tri clandestin a pris la place. Il frappe tôt, dès l’entrée en sixième, quand les lacunes décident à la place des capacités. Il ne connaît qu’un critère, l’échec. Il opère sans décision, sans recours, sans passerelle.
Il aiguille un train encore vide : la destination est fixée avant que l’on sache ce que l’enfant transporte.
Un élève qui ânonne une consigne de mathématiques échoue en mathématiques. Puis en histoire. Puis en confiance. Personne ne l’a orienté. Il a simplement décroché.
Il faut inverser les deux objectifs. Exiger le socle pour tous. Puis trier au grand jour.
Trier quand les bases sont acquises. Trier sur différents critères. Mais trier.
Les notes de français et de mathématiques disent une part de l’élève, rarement le tout. L’habileté manuelle, le sens du concret, l’envie d’un métier pèsent autant. Un tri assumé s’organise : il se décide, il s’explique, il se corrige, avec des passerelles qui permettent de bifurquer quand l’élève progresse.
Ce tri portera toujours une part d’héritage social. L’école ne l’a pas créée, et la corriger relève d’autres politiques. Sa mission tient en deux verbes : transmettre et orienter.
La voie professionnelle serait la première à en profiter. Choisie par un élève qui sait lire, calculer et raisonner, elle devient une filière d’excellence.
Un taux de bacheliers plus bas deviendra alors une bonne nouvelle : la preuve que d’autres voies attirent par choix.
La réforme suit l’ordre de la scolarité. À l’école primaire, 95 % des élèves lisant, écrivant et comptant à l’entrée en sixième. Au collège, des groupes de besoins temporaires pour achever la consolidation. En fin de troisième, une orientation sur des critères multiples, avec des passerelles dans les deux sens.
Un enfant ne dispose que d’une seule scolarité. Chaque année perdue en primaire se paie au collège, avec intérêts.
En 2026, la question n’est plus de conduire 80 % d’une génération au bac. Elle est d’en faire entrer 95 % en sixième en sachant lire, écrire et compter.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
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Paul Corey