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État-providence : la grande bascule ?

La seule réforme possible n’épargne personne

État-providence : la grande bascule ?

78 % des Français jugent une réforme en profondeur de l’État-providence nécessaire. 67 % acceptent même d’en réduire le périmètre. Sur le papier, une révolution silencieuse. Sauf qu’à la première mesure nommée, la majorité se volatilise.

Les chiffres surprennent. Selon une enquête CSA pour l’Institut 2IES, à la fin du printemps 2025, 55 % des Français estiment donner au modèle social plus qu’ils n’en reçoivent. Deux sur trois jugent qu’il pèse sur les travailleurs. Près de sept sur dix qu’il déresponsabilise. Le pays réputé le plus attaché à sa protection sociale commence à en doute sérieusement.

La lucidité ne tombe pas du ciel. 86 % voient un système de santé en grave difficulté ; les trois quarts savent que le vieillissement alourdira la facture. L’équation magique des trentre glorieuses (plus de protection, moins de prélèvements, plus de pouvoir d’achat) est loin derrière. Plus personne ne croit au guichet sans facture, ni caisse.

Mais le basculement tient moins d’une conversion idéologique que d’une fatigue de financeur. Le citoyen ne rejette pas la solidarité. Il refuse de la financer sans en mesurer le rendement. Le regard s’est déplacé : du bénéficiaire que l’on protège vers le cotisant que l’on ponctionne.

Mais cet appétit de réforme est un appétit de principe.

Dès qu’une mesure se nomme, l’élan se fissure : les mêmes sondés la jugent risquée à plus de 50 %, difficile à conduire à près de 70 %, et les trois quarts refusent toute privatisation de la santé.

Le pays vote l’idée de réforme. Il la rejette article par article.

Le clivage est même générationnel. Les plus jeunes, les moins servis, restent les plus attachés au système collectif. Ce que l’opinion conteste, c’est moins la protection que son universalité indifférenciée. Tout le monde doit-il vraiment avoir droit à tout aux mêmes conditions ? À peine un Français sur quatre veut que la solidarité repose sur le seul État.

Le principe tient. C’est son périmètre qui vacille.

Et c’est ici que le malentendu devient politique. Une majorité dans les sondages n’est pas une majorité au Parlement. Aucune réforme ne se vote sur une intention : elle bute sur des droits acquis, des bénéficiaires identifiés, un calendrier électoral permanent.

Chacun approuve l’effort à condition qu’il porte sur la dépense du voisin. Le consentement est sincère mais il reste sans objet tant qu’aucune mesure ne l’éprouve.

L’opinion a renoncé au rêve d’un État aux ressources infinies mais n’a pas encore consenti au prix de sa transformation. Approuver une réforme de principe ne coûte rien. En accepter une seule, concrète, nommée et chiffrée, coûte tout.

Chaque mesure seule désigne une catégorie ; toutes les autres, épargnées, deviennent ses adversaires. Isolez une réforme, vous lui fabriquez sa coalition d’enterrement.

D’où le paradoxe que la classe politique refuse de voir. Paradoxalement, la seule réforme possible c'est celle qui les touche tous. Quand l’effort est partagé, l’alibi du voisin s’effondre.

Nul n’est le bouc émissaire d’un sacrifice que chacun subit.

Or trois chantiers sont devenus incontournables. Tous nos voisins les ont menés. Les retraites, ramenées à un âge réel de départ : soixante-cinq ans. Le marché du travail, refondé à la manière des lois Hartz qui ont remis l’Allemagne debout. La fonction publique, dont le périmètre et le statut n’ont jamais été ouverts. Pris un à un, chacun est un suicide. Réunis, ils forment un contrat.

C’est le seule bascule possible qui tienne. Un pays se sauve en demandant à chacun sa part. Le retraité, le salarié, le fonctionnaire : aucun épargné, donc aucun trahi.

L’effort cesse d’être une punition pour devenir une condition partagée.

À refuser ces réformes une à une, on ne les évite pas. On les ajourne jusqu’au jour où ce n’est plus une catégorie qui perd, mais le pays tout entier. La réformette par morceaux protège les rentes et condamne le tout.

Quand les Français accepteront-ils de perdre un peu, tous ensemble, pour ne pas tout perdre, les uns après les autres ?

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Paul Corey