Europe : la rente de civilisation
Écoutons le fond du message des Amériques !

Nous avons hérité de la prospérité et de la liberté. Encore faut-il entretenir ce qui les rend possibles.
Le président d’un pays longtemps ravagé par l’inflation se dit plus confiant dans l’avenir de l’Argentine que dans celui de l’Europe.
Dix-neuf mois auparavant, à Munich, le vice-président des États-Unis situait la menace la plus inquiétante pour le continent dans son éloignement de ses propres principes.
Deux dirigeants des Amériques nous adressent un avertissement.
Leurs provocations se discutent. La question qu’ils soulèvent demeure :
combien de temps peut-on vivre sur ce que l’on a reçu ?
Le 21 septembre sur LCI, Javier Milei a dressé un réquisitoire sans nuance. Immigration mal maîtrisée, réglementation excessive, wokisme, État-providence : à ses yeux, l’Europe affaiblit elle-même les ressorts de sa prospérité. Son avertissement est brutal : « Si on ne prend pas conscience de cette situation, l’Europe va cesser d’être ce qu’elle a représenté pour l’Occident. »
Lorsqu’il oppose Rome à Bruxelles, Milei choisit un symbole. À la capitale administrative de l’Union, il préfère une ville qui incarne une histoire, un droit, une civilisation. L’opposition est sommaire, mais elle touche un point sensible :
l’Europe sait-elle encore nommer ce qu’elle veut faire vivre, au-delà de ce qu’elle entend réglementer ?
Le 14 février 2025, à la Conférence sur la sécurité de Munich, JD Vance avait formulé une critique voisine sur le terrain démocratique.
Il accusait les responsables européens de restreindre la liberté d’expression, de tenir certaines opinions à distance du débat et de craindre leurs propres électeurs. Dans son discours, la fragilité intérieure du continent prenait le pas sur les menaces extérieures.
Les exemples qu’il avançait appellent pourtant un examen. En Roumanie, l’annulation du scrutin présidentiel avait été motivée par la Cour constitutionnelle au nom d’irrégularités concernant notamment la campagne numérique, le financement et l’égalité entre candidats. On peut contester cette décision ; on ne peut en effacer les motifs pour n’y voir que la peur du suffrage.
Milei et Vance ont leurs intérêts, leurs excès et leurs angles morts. Leur convergence ne suffit pas à établir la justesse de leur diagnostic.
Mais leurs interventions rencontrent une même interrogation : que devient une société lorsque ses institutions prétendent toujours davantage protéger les citoyens et leur laissent toujours moins de prise sur leurs choix ?
Cette interrogation conduit à une idée : la rente de civilisation.
L’Europe dispose d’un patrimoine immense : des savoirs, des infrastructures, des institutions, des libertés, une confiance patiemment construite. Elle peut être tentée de considérer les fruits de cet héritage comme un revenu permanent. Comme un héritier qui entretient le château en vendant les meubles. La façade impressionne encore. Les salles se vident.
Une civilisation ne se résume pourtant pas à ce qu’elle possède. Elle repose sur sa capacité à former, à inventer, à produire, à entretenir et à transmettre. Sa prospérité dépend de personnes qui prennent des risques, d’institutions auxquelles on peut se fier, d’une école qui instruit, d’une justice qui tranche.
Ce capital se renouvelle. Il peut aussi s’user et se déprécier s’il est laissé en jachère.
Le mécanisme n’a rien de spectaculaire. Une dépense courante financée durablement par l’emprunt engage les revenus de ceux qui viendront après nous. Un investissement reporté laisse vieillir un équipement dont chacun continue de se servir. Une règle supplémentaire peut sécuriser une activité ; son accumulation avec cent autres finit par décourager celui qui voulait l’entreprendre. Une restriction du débat peut répondre à un danger mais dispense le pouvoir de convaincre.
Chaque décision possède sa justification. C’est leur accumulation qu’il faut surveiller.
L’expérience argentine ne permet pas de prédire le destin européen. Nos pays ont des histoires, des économies et des institutions différentes. Elle rappelle néanmoins qu’aucune prospérité n’est irréversible. Un pays plus pauvre peut avoir reconnu certaines erreurs que des pays plus riches continuent de commettre.
La richesse n’accorde aucun privilège de lucidité.
Les questions posées méritent d'être traitées. Donner à l’État les moyens d’assumer ses responsabilités essentielles suppose de hiérarchiser ses interventions. Préserver la solidarité suppose de maintenir la capacité de la financer. Défendre la démocratie suppose d’accepter que les citoyens puissent contester les décisions prises en leur nom, puis les changer.
L’héritage d’Athènes, de Rome et de Jérusalem ne retrouvera pas sa force par la seule invocation de ses origines. Il vit dans des pratiques : raisonner, débattre, soumettre le pouvoir au droit, reconnaître la dignité de la personne.
Une civilisation se transmet aussi par la manière dont elle traite ceux qui ne pensent pas comme ses dirigeants. On ne rendra pas à une société sa capacité d’agir en décidant toujours davantage à sa place.
Nous avons reçu une civilisation. À nous d’en faire autre chose qu’une rente.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
Libre. Indépendant. Différent. Utile.
Paul Corey