Lire le livre

Geert Wilders

Il vit reclus depuis vingt ans, protégé par l'État qu'il veut transformer.

Geert Wilders

Il vit dans un bunker depuis vingt ans, protégé 24h/24 par des gardes armés — et c’est lui qui a gagné.

Geert Wilders naît le 6 septembre 1963 à Venlo, ville ouvrière du Limbourg catholique, à dix kilomètres de la frontière allemande. Son père est employé chez Rank Xerox. Sa mère est indonésienne, née à Batavia sous la colonisation néerlandaise. Ce métissage, il ne le mentionne jamais. À dix-huit ans, il part travailler en Israël pendant deux ans, parcourt la Jordanie, l’Égypte, sillonne le Moyen-Orient. Il rentre convaincu d’une chose : la civilisation occidentale est en guerre et ne le sait pas encore.

De retour aux Pays-Bas, il entre en 1990 comme assistant parlementaire au VVD, le parti libéral conservateur. Il travaille directement pour Frits Bolkestein, l’un des premiers responsables européens à désigner publiquement l’immigration musulmane comme menace culturelle. Wilders passe quatorze ans à absorber, à affiner, à attendre. En 2004, le VVD soutient la candidature de la Turquie à l’Union européenne. Wilders vote contre, claque la porte, perd son mandat de groupe. Il se retrouve seul dans l’hémicycle. Un siège. Aucun staff. Aucun financement de parti. Il ne plie pas.

En 2006, il fonde le Parti pour la Liberté, le PVV. La structure est unique dans l’histoire démocratique européenne : un seul membre officiel, Wilders lui-même. Les élus du parti ne sont pas membres, ils sont vassaux. Aucune primaire, aucun congrès, aucune direction collégiale. En 2010, le PVV obtient 24 sièges, devient la troisième force du pays, soutient un gouvernement de droite de l’extérieur. En 2012, il fait tomber ce même gouvernement sur l’austérité budgétaire, retourne à l’opposition sans états d’âme. La logique n’est pas parlementaire. Elle est tribunitienne.

Son corpus idéologique tient en quelques thèses martelées depuis vingt ans sans variation : l’islam n’est pas une religion mais une idéologie totalitaire, le Coran est comparable à Mein Kampf, toute mosquée est un quartier général ennemi. En 2011, il est poursuivi pour incitation à la haine raciale. Le tribunal l’acquitte, estimant que ses propos relèvent du débat politique. En 2016, nouvelle procédure : après un meeting où il demande à la foule si elle veut « plus ou moins de Marocains », il est condamné pour discrimination. Amende symbolique. Aucune peine. Il refuse de s’excuser. Sa cote monte.

Depuis l’assassinat du cinéaste Theo Van Gogh en novembre 2004 par un islamiste néerlandais, Wilders reçoit des menaces de mort permanentes. Il ne dort jamais deux nuits au même endroit. Pas de domicile fixe, pas de vie privée au sens ordinaire du terme. Sa femme, une ancienne diplomate hongroise épousée en 1992, vit sous protection séparée. Le coût de sa sécurité dépasse plusieurs millions d’euros par an, intégralement pris en charge par l’État néerlandais. C’est la démocratie qui finance la protection de l’homme qui veut en redéfinir les limites.

Le 22 novembre 2023, les Pays-Bas votent. Le PVV obtient 37 sièges sur 150 — bond de 20 sièges en une nuit, score jamais atteint. Wilders arrive premier dans un pays qui, six mois plus tôt, le créditait de 17 sièges dans les sondages. Trois partis acceptent de gouverner avec lui. Mais la formation dure cent quarante jours. Wilders renonce au poste de Premier ministre pour débloquer les négociations. Il choisit Dick Schoof, ancien directeur de la AIVD — les services de renseignement intérieurs —, pour diriger le gouvernement à sa place. Un espion pour rendre un démagogue présentable.

L’accord de coalition signé en mai 2024 est le plus restrictif de l’histoire migratoire néerlandaise : procédure d’asile accélérée, plafond annuel d’entrées, expulsions facilitées. Les tribunaux néerlandais bloquent plusieurs mesures dès l’automne 2024, invoquant le droit européen. Le gouvernement demande à Bruxelles une clause d’exemption — inédite depuis la création de l’Union. Bruxelles refuse. La tension avec les institutions européennes est structurelle. Les Pays-Bas, pays fondateur de l’UE en 1957, sont devenus son perturbateur le plus actif depuis l’intérieur.

Son vrai bilan n’est pas législatif. Il est culturel. En 2002, Pim Fortuyn disait ce que Wilders pense : il fut assassiné, ses idées furent enterrées. En 2024, ces mêmes idées sont dans l’accord de gouvernement d’un pays fondateur de l’Union européenne, sans qu’un seul mot ait été retiré, sans qu’une seule compromission ait été concédée. Marine Le Pen, Giorgia Meloni, Viktor Orbán ont tous adouci leur discours pour accéder au pouvoir. Wilders, lui, a attendu que le monde vienne à lui.

Ainsi, Geert Wilders a accompli ce qu’aucun extrémiste européen n’avait réussi : conquérir le pouvoir sans se normaliser, transformer vingt ans de paria en vingt ans de prophète — au prix d’une vie sans domicile, sans liberté de mouvement, et d’une démocratie néerlandaise qui ne ressemble déjà plus tout à fait à ce qu’elle était.

Paul Corey