Lire le livre

Les peuples veulent une Europe à géométrie variable (2/2)

Elle existe déjà. WOW! propose d’en faire une doctrine.

Les peuples veulent une Europe à géométrie variable (2/2)

Vingt-sept États dans l’Union. Vingt et un dans l’euro. Vingt-neuf dans Schengen, dont quatre qui n’appartiennent pas à l’Union. L’Europe uniforme dont on annonce la fin n’a jamais existé.

Le débat européen tourne autour d’une alternative truquée. D’un côté l’approfondissement fédéral, présenté comme la seule issue à la paralysie. De l’autre le repli national, présenté comme la seule alternative au fédéralisme. Cette opposition masque le fait central : le continent applique déjà une méthode que ses traités ne reconnaissent pas et que ses discours continuent de traiter comme une anomalie de parcours.

Chaque construction européenne qui fonctionne repose sur un périmètre taillé pour sa tâche.

L’OTAN protège un territoire sans gouvernement supranational. Le marché unique organise quatre cent cinquante millions de consommateurs sans État européen. Schengen réunit certains pays et pas d’autres. L’euro en réunit un autre groupe encore. Aucun de ces cercles ne coïncide avec les autres, et tous produisent des résultats. Voilà le mode de fonctionnement réel du continent.

L’Europe pratique donc la différenciation. Elle refuse simplement de l’écrire.

La différenciation clandestine est une méthode appliquée partout, revendiquée nulle part, et privée pour cette raison des seuls outils qui la rendraient efficace.

Un cercle que l’on refuse de nommer ne peut ni fixer ses règles d’entrée, ni organiser ses sorties, ni réserver ses bénéfices à ceux qui en assument les charges. Il devient un guichet.

C’est ainsi que l’Europe du transfert permanent s’est installée à la place d’une Europe de contrats : faute de seuil contractualisé, l’avantage circule sans contrepartie et l’appartenance formelle vaut titre de créance.

Le coût de cette dénégation se mesure secteur par secteur. Sur la défense, la doctrine commanderait de partir des capacités avant de partir des institutions : le noyau naturel est franco-britannique, deux puissances nucléaires, deux membres permanents du Conseil de sécurité, deux armées capables de projeter des forces loin de leur territoire. Autour de ce couple s’organisent d’autres coopérations, la Pologne et les pays baltes face à la Russie, l’Italie et l’Espagne en Méditerranée.

L’Alliance garde la protection du territoire allié. Le cercle européen prend ce qu’elle laisse de côté : projection extérieure, renseignement spatial, transport stratégique, ravitaillement en vol, industrie de défense.

Sur l’industrie, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Benelux avancent sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, la pharmacie, l’énergie et les batteries sans attendre l’accord des vingt-sept.

Sur la Méditerranée, l’alliance devient franco-italienne.

Sur l’immigration, les pays exposés aux mêmes frontières contractent entre eux.

Sur l’euro, les règles évoluent plutôt que l’appartenance : distinguer dépenses courantes et investissement productif, traiter les excédents avec la même rigueur que les déficits, corriger l’asymétrie des sanctions. Les partenaires changent avec les problèmes.

À chaque problème son cercle.

Cette architecture revendique une filiation..Le 5 septembre 1960, De Gaulle défendait devant la presse une Europe des États reposant sur un « concert organisé, régulier des gouvernements responsables ».

Le 5 mai 1992, Philippe Séguin portait contre Maastricht, pendant plus de deux heures, la défense la plus argumentée de la souveraineté nationale qu’ait connue la Ve République.

En décembre 2004, Édouard Balladur théorisait des « coopérations spécialisées » hors du cadre constitutionnel européen, en citant Schengen et la brigade franco-allemande comme preuves que ces cercles existaient déjà.

Trois moments, trois régimes politiques, une même intuition : la méthode compte davantage que le périmètre.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Utile.

Paul Corey