Lire le livre

Matthieu Pigasse

Itinéraire d'un homme qui monétise les crises des États.

Matthieu Pigasse

Le banquier de gauche qui restructure les dettes des autocrates. Chassé de Lazard en 2019, il vient d’arracher le contrat du siècle : le Venezuela.

Matthieu Pigasse naît le 25 mai 1968 à Clichy, grandit en Normandie. Son père, Jean-Daniel, est journaliste à La Manche libre. Son oncle, Jean-Paul, patron de presse, proche du président congolais Sassou Nguesso.

« Je veux gagner de l’argent pour acheter des journaux », lance-t-il jeune. Sciences Po en 1990, ENA en 1994. L'ambition est affirmée et cultivée.

En 1994, il entre au Trésor, gère la dette de l’État. Conseiller de Dominique Strauss-Kahn en 1998, directeur de cabinet adjoint de Laurent Fabius jusqu’en 2002.

La même année, Lazard l’élit associé-gérant à 34 ans. En 2003, il prend la tête du conseil aux gouvernements : Irak, Argentine, Grèce, Équateur. La dette souveraine devient sa signature.

Directeur général de Lazard France en 2009, patron mondial du M&A en 2015. Il conseille la fusion Suez-GDF à 40 milliards de dollars, le rachat par L’Oréal des parts de Nestlé.

Fan des Clash, joueur de Mario Kart, « banquier de gauche » revendiqué. Sa devise : « Je me reposerai quand je serai mort ». Il conquiert, délègue le reste, devient injoignable.

Les médias dévorent son temps et son argent. Les Inrocks en 2009, Le Monde en 2010 avec Xavier Niel et Pierre Bergé, Radio Nova en 2015. En octobre 2018, il cède 49 % de sa participation dans Le Monde à Daniel Křetínský sans informer le pôle d’indépendance du journal. Ses finances personnelles se dégradent.

Chez Lazard, l’agacement monte.

En juin 2019, Peter Orszag devient CEO de Lazard. Le gestionnaire méthodique face au flamboyant intuitif. Les soutiens de Pigasse se retirent un à un. En octobre 2019, il annonce son départ après 17 ans.

Deux récits coexistent : démission selon lui, éviction selon d’autres. Des différends judiciaires accompagnent la rupture.

En avril 2020, il ouvre le bureau parisien de Centerview, débauche ses fidèles de Lazard et Rothschild. Dès 2021, Centerview devient numéro un du M&A en France par volume. L’Oréal-Nestlé, Thales-Imperva : le CAC 40 l’a suivi, pas la maison. La réputation est intacte, la revanche incomplète.

Il reconstitue discrètement une équipe de dette souveraine avec Hamouda Chekir et Charles Albinet, deux anciens de Lazard. Les débuts sont modestes : Équateur, Togo, Congo-Brazzaville, pays où son oncle conseille Sassou Nguesso depuis des décennies. Échec aux Maldives. La structure reste marginale face aux équipes de Lazard, Rothschild ou Global Sovereign Advisory.

Le 13 mai 2026, le Venezuela désigne Centerview pour restructurer 170 milliards de dollars de dette, face à Lazard et Rothschild. Aucune mise en concurrence formelle : huit sources s’interrogent sur la transparence du processus et le rôle d’un proche de Trump, Mauricio Claver-Carone.

Pigasse conseillait Chávez et Maduro depuis les années 2010, connaît la présidente Delcy Rodríguez de longue date.

Ainsi, Matthieu Pigasse a rejoué Le Comte de Monte-Cristo qu’il vénère : chute, traversée du désert, retour éclatant par un contrat arraché sans appel d’offres

« Attendre et espérer », au prix d’une opacité qui rappelle celle de ses clients.

Paul Corey