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Moyen-Orient : « ni prévenue, ni impliquée »

4 mars 2026

Moyen-Orient : « ni prévenue, ni impliquée »

Condamner le Hamas et plaider pour Gaza. Défendre Israël et reconnaître la Palestine. Dénoncer l’Iran sans l’appeler ennemi. Envoyer un groupe aéronaval en Méditerranée tout en appelant à la désescalade…

On pourrait lire dans ces contradictions la marque d’un homme hésitant, d’un président sans boussole. Ce serait trop simple — et injuste. Ce que ces phrases révèlent n’est pas la faiblesse d’un homme. C’est la condition d’un pays.

La succession des déclarations françaises depuis le 7 octobre 2023 forme, à elle seule, un inventaire. Celui d’une diplomatie réduite au commentaire.

Le 12 octobre 2023, Macron condamne depuis l’Élysée un “déchaînement de cruauté absolue” et propose une coalition internationale contre le Hamas.

Trois semaines plus tard, il appelle à “cesser les bombardements” sur Gaza — Netanyahu lui répond en dénonçant des “leçons de morale”. En juin 2024, la France suspend ses livraisons d’armes à Israël.

En septembre 2024, depuis la tribune de l’ONU, il juge que la guerre “n’a que trop duré” — sans pouvoir l’arrêter.

Au printemps 2025, il suggère des sanctions européennes contre Israël — sans être suivi.

Le 13 juin 2025, après les premières frappes israéliennes sur les installations nucléaires iraniennes, il affirme simultanément qu’Israël a le droit à sa sécurité, que la France ne recommandait pas ces attaques, et qu’il regrette qu’elles perturbent la diplomatie.

Le 28 février 2026, au lendemain des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, il déclare que la France “n’a été ni prévenue ni impliquée”.

Le 3 mars 2026, en huit minutes d’allocution, il condamne les frappes “en dehors du droit international”, désigne l’Iran comme portant “la responsabilité première”, envoie le Charles-de-Gaulle en Méditerranée et met en garde Israël contre une opération terrestre au Liban.

Chaque prise de position est exacte. Aucune ne pèse. Ce n’est pas le “en même temps” qui produit l’impuissance. C’est l’impuissance qui produit le “en même temps”.

Quand on ne dispose plus des leviers qui permettent de choisir un camp et d’en assumer le coût — pression militaire crédible, sanctions économiques déterminantes, garantie sécuritaire que les acteurs redoutent — il ne reste que la parole. Et la parole, pour rester utile, doit ménager tout le monde. Le “en même temps” n’est pas une doctrine. C’est l’expression d’une contrainte.

La France n’a pas toujours été dans cette position. Pendant des décennies, Paris pouvait compenser un pouvoir matériel limité par une capacité d’initiative diplomatique que les grandes puissances respectaient — parfois à contrecœur. Au Moyen-Orient en particulier, la France pesait : par sa relation historique avec le Liban, par ses canaux avec les capitales arabes, par une tradition de non-alignement qui lui donnait une crédibilité singulière.

Cette époque s’est refermée. Non par une décision, non par une faute — mais par l’accumulation silencieuse de choix budgétaires, d’effacements européens, de renoncements stratégiques qui ont, décennie après décennie, réduit les marges d’action réelles. Ce qui reste, c’est le vocabulaire de la puissance sans les instruments qui lui donnaient sa force.

Il y a quelque chose de mélancolique à regarder un président français s’exprimer sur une guerre qu’aucun acteur n’a jugé utile de lui signaler à l’avance.

“La France n’a été ni prévenue ni impliquée” — cette phrase, prononcée sans indignation apparente, comme une simple précision factuelle, est peut-être la plus triste de toutes celles prononcées depuis le 7 octobre.

Non parce qu’elle accuse. Mais parce qu’elle constate. La France commente les crises du Moyen-Orient avec une précision et une constance que personne ne lui conteste. Mais elle ne les infléchit plus.

Un pays qui ne tient plus ses comptes ne peut pas tenir son rang

Paul Corey