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Prix Nobel, la surprise des chiffres (2/2)

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Prix Nobel, la surprise des chiffres (2/2)

Une fois nettoyé de ses biais, le palmarès Nobel scientifique dit une chose dérangeante : la France ne joue plus dans la cour des grandes puissances intellectuelles. Cinq fois moins productive par habitant que la Suisse. Deux fois moins que l’Allemagne. Derrière la Hongrie.

Le palmarès Nobel n’est pas un thermomètre neutre. Deux de ses six catégories (la Paix et la Littérature) sont décernées par des comités scandinaves dont l’histoire a documenté les préférences nationales, notamment pendant les premières décennies du siècle dernier.

Pour mesurer équitablement la véritable “créativité” intellectuelle d’une nation, mieux vaut donc les retirer du calcul et ne conserver que les disciplines arbitrées par les pairs scientifiques du monde entier : Physique, Chimie, Médecine, auxquelles s’ajoute l’Économie. Soit un classement par citoyenneté du lauréat, ramené à la population.

Une fois ce filtrage opéré, le palmarès devient plus honnête.

La Suisse domine, avec 2,93 Nobel scientifique par million d’habitants. Suivent l’Autriche (2,06), le Danemark (1,74), la Suède (1,70), le Royaume-Uni (1,64). Puis la Norvège, l’Allemagne (1,12), les Pays-Bas (1,11). Les États-Unis ne sont que neuvièmes (1,07) — trois fois moins productifs par habitant que la Suisse.

Et la France ? Seizième mondiale, à 0,60 prix Nobel scientifique par million d’habitants. Derrière la Nouvelle-Zélande. À égalité avec la Hongrie. Cinq fois moins que la Suisse. Près de trois fois moins que le Royaume-Uni voisin. Près de deux fois moins que l’Allemagne, pourtant un pays de taille comparable, géographiquement voisin, doté de la même tradition universitaire continentale.

Le décrochage français n’est plus une impression. C’est un chiffre.

Et ce chiffre raconte une histoire précise. Aux temps de Pasteur, de Marie et Pierre Curie, de Henri Bergson, de Louis de Broglie, la France attirait les cerveaux du monde entier. Marie Curie elle-même est une Polonaise venue à Paris parce que la science y était possible. Aujourd’hui, c’est l’inverse exact : la France forme et perd. Emmanuelle Charpentier, prix Nobel de Chimie 2020 pour la révolution CRISPR, travaille en Allemagne, au Max Planck Institute. Une part croissante de la recherche fondamentale française s’exporte vers la Suisse (CERN, EPFL, ETH Zurich), vers Boston, vers Cambridge, vers Berlin.

La France n’est plus un aimant. Elle est devenue un tremplin.

La “créativité” scientifique ne dépend ni de la masse démographique, ni des budgets bruts, ni du nombre d’universités d’élite. Elle dépend d’un écosystème : universités stables, financement long, méritocratie, attractivité internationale, et cette chose plus difficile à nommer — la patience institutionnelle qui accepte qu’un chercheur cherche pendant vingt ans sans rien produire de monétisable.

C’est ce que la Suisse a su construire et préserver. C’est ce que la France a possédé jusqu’aux années 1970, et qu’elle a laissé s’éroder décennie après décennie.

La France a encore sa tradition, ses médailles Fields, ses prix Nobel de Littérature. Mais en chimie industrielle, en biomédecine, en physique appliquée — dans les disciplines qui structurent la puissance économique du XXIᵉ siècle — elle n’est plus vraiment dans la conversation.

Le Nobel, débarrassé de ses biais, mesure le génie humain et, aussi, la capacité d’un système à produire les conditions du génie.

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Paul Corey