Qui est le plus bête : celui qui croît ou qui juge ?
Une idée peut être bête. Celui qui y croit, pas forcément.

Quatre Français sur cinq adhèrent à au moins une thèse complotiste. Un sur cinq n’en retient aucune. Le second groupe juge le premier. C’est du second qu’il faut parler.
Une idée peut être bête. C’est même la seule chose que le mot désigne avec quelque rigueur : une affirmation qui repose sur une erreur grossière, un rapprochement absurde, une conclusion que rien n’autorise. Ainsi entendue, la bêtise appartient au contenu.
La bêtise — dans une idée — est un fait. Elle se démontre et se corrige.
Nous faisons pourtant toujours un pas de plus. De la bêtise de l’idée, nous déduisons celle de celui qui la croit. Le pas est immense, et personne ne le remarque.
Des esprits parfaitement solides croient des choses fausses parce qu’elles confirment ce qu’ils pensaient déjà, parce qu’elles viennent d’un proche, parce que leur groupe les partage, parce qu’elles expliquent enfin quelque chose, parce qu’ils y trouvent un avantage quelconque.
Aucun de ces motifs n’est un défaut d’intelligence. Ce sont des mécanismes ordinaires. Et ils fonctionnent sur tout le monde.
La bêtise — chez une personne — est un jugement. Elle s’attribue et se plaide.
En 1951, Solomon Asch place des étudiants devant deux cartes et une question dont la réponse saute aux yeux. Les autres personnes présentes sont des complices et répondent faux. Trois participants sur quatre se rallient à l’erreur au moins une fois.
Dix ans plus tard, Stanley Milgram fait administrer des chocs électriques fictifs à un inconnu. Un homme en blouse ordonne de poursuivre. 65 % vont jusqu’au bout.
Ces expériences ne mesurent pas l’intelligence. Elles montrent autre chose : ce qu’il peut en coûter de contredire le groupe ou l’autorité. Ils pouvaient voir, douter, comprendre — et céder quand même.
Certaines entreprises ont même fait de ce mécanisme un principe de gestion. Mats Alvesson et André Spicer l’ont nommé stupidité fonctionnelle. Dans beaucoup d’organisations, s’abstenir de poser des questions accélère les décisions, évite les conflits, protège les carrières. On recrute des diplômés pour leur esprit critique, puis on promeut ceux qui savent quand le ranger. L’équilibre est stable. Il peut même être efficace.
Restent ceux qui jugent.
Jacques Rancière l’établissait dès 1987 : le maître qui pose son propre savoir comme mesure de toute intelligence fabrique l’infériorité qu’il croit constater. Il ne décrit plus seulement un écart : il l’installe.
« La bêtise consiste à vouloir conclure », écrit Flaubert à Louis Bouilhet en 1850. La formule est célèbre, son contexte beaucoup moins : il vient de refermer un livre d’Auguste Comte qu’il juge assommant de bêtise. Il définit ainsi le mot à l’instant précis où il l’attribue à un autre.
Le piège de la bêtise commence peut-être au moment où l’on croit savoir qui est bête.
D’autant que les juges, autoproclamés ou institutionnels, ne sont pas toujours les moins influencés. L’enquête de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch établit que 79 % des Français adhèrent à au moins une thèse complotiste et que 21 % n’en retiennent aucune.
Un cinquième du pays se trouve donc hors de ce classement. Mais c’est l’exception, pas la règle. Nous sommes presque tous, à un moment ou à un autre, sous influence.
Et, pour quelques-uns, la place de juge rapporte : de l’audience, du statut, de l’autorité, le confort d’être du bon côté.
Croire une bêtise n’a jamais prouvé qu’on était bête. Cela peut simplement montrer qu’on a fait confiance, suivi son groupe, accepté une explication séduisante ou préféré une certitude à l’inconfort de ne pas savoir.
La dénoncer ne prouve pas davantage qu’on est intelligent. Elle prouve seulement qu’on a repéré, cette fois-là, l’erreur de l’autre.
Alors, qui est le plus bête ?
Celui qui croit s’est peut-être trompé. Il peut changer d’avis. Celui qui juge transforme une erreur en identité. Quant à ceux qui vivent du verdict — plateformes, éditorialistes, professionnels de l’indignation — ils occupent une position plus confortable encore. Ils n’ont même pas besoin d’avoir raison longtemps.
La bêtise d’une idée se démontre. Celle d’un homme se décrète. Entre les deux, il y a toute la différence entre débattre et condamner. Quel est le plus utile ?
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UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.
Paul Corey