Super-profits et sous-doués
Les profits aléatoires du privé, les taxes permanentes du public

Le détroit d’Ormuz est paralysé. Le Brent franchit 121 dollars ce matin, après une clôture à 118 mercredi, en hausse de plus de 8 %. TotalEnergies encaisse 5,8 milliards de dollars en quatre-vingt-dix jours. La France redécouvre un débat qu’elle n’a jamais tranché.
Mercredi 29 avril, au Sénat, Sébastien Lecornu évoque une « redistribution » des profits « exceptionnels » du groupe. Sans la nommer taxe. Sans la refuser non plus. La formule ne fâche ni la gauche, ni la droite. Elle est surtout le symptôme d’un pays qui persiste à traiter dans l’urgence ce qu’il refuse de structurer.
Le mécanisme est limpide. Les majors sont intégrées : exploration, production, raffinage, distribution. L’amont concentre la rente — mais de moins en moins pour elles. Car désormais, ce sont d’abord les États producteurs qui captent cette rente, via royalties, fiscalité accrue et compagnies nationales. Une évolution saine : la ressource appartient à ceux qui la détiennent.
Une fois les puits forés, les coûts bougent peu. Quand le baril s’envole — 75 dollars il y a un an, 81 au premier trimestre, 121 aujourd’hui — l’écart devient mécaniquement bénéfice. Sans produire davantage, les profits bondissent. Patrick Pouyanné l’admet : « capacité à capturer la hausse des prix ». Mais ce gain n’est plus une rente pure : il résulte d’un système global où la géopolitique, la fiscalité des pays producteurs et l’efficacité industrielle s’entremêlent.
Reste une question que personne ne pose. Depuis quand l’État qualifie-t-il un bénéfice privé d’exceptionnel ? À partir de quel seuil ? Selon quel droit ? Le mot « superprofit » n’a aucune existence économique. C’est une catégorie politique à géométrie variable, déclenchée par la visibilité du prix à la pompe.
Et il y a plus gênant. L’État qui dénonce les profits exceptionnels encaisse, au même moment, ses propres recettes exceptionnelles — sans jamais les nommer ainsi. La TICPE rapporte 33 milliards d’euros par an. La TVA sur les carburants — assise, fait unique en Europe, sur un prix déjà taxé — ajoute 15 milliards. Près de 48 milliards de prélèvements annuels sur l’énergie, contre 5,8 milliards de bénéfice trimestriel pour TotalEnergies. Quand le baril grimpe, la TVA grimpe avec lui. L’État n’a ni foré, ni raffiné, ni distribué. Il prélève.
Ces milliards disparaissent dans la masse d’une dépense publique qui dérape plus vite qu’elle ne se redresse. Le problème n’est pas tant l’existence d’une rente que son usage.
Partout ailleurs, la taxe d’exception a échoué. La Windfall Profit Tax de Carter (1980) n’a jamais atteint son rendement et fut abrogée en 1988. L’Italie, en 2023, a vu son projet sur les surprofits bancaires s’effondrer en quarante-huit heures. L’Australie, en 2010, a renversé Kevin Rudd sur sa Resource Super Profits Tax.
Un seul pays a réussi : la Norvège. Mais elle n’a pas instauré une taxe d’exception. Elle a capté la rente à la source, parce qu’elle produit. Puis elle l’a organisée dans la durée, via une fiscalité stable et un fonds souverain. C’est précisément ce que la France ne peut pas faire : elle ne produit pas. La rente pétrolière est aujourd’hui captée là où se trouvent les ressources.
À chaque crise — 2008, 2012, 2022, 2026 — le pays rejoue la même scène : indignation, dispositif provisoire, oubli. Jamais de cadre.
Le vrai angle mort est ailleurs : la détention du capital. Dans les pays dotés de fonds de pension, une partie des profits des grandes entreprises — y compris énergétiques — revient directement aux épargnants et finance les retraites. En France, faute de capitalisation, ces profits sont largement perçus par des investisseurs étrangers.
Si les Français détenaient davantage leur propre appareil productif, les dividendes de TotalEnergies contribueraient, indirectement mais durablement, au financement des retraites. Non pas comme une taxe ponctuelle, mais comme un revenu structurel du capital.
Trois pistes demeurent. Une contribution de rente automatique, déclenchée au-delà d’un seuil de prix, prévisible et non discrétionnaire. Un fonds de long terme, non pas alimenté par une rente que nous ne possédons pas, mais par l’épargne nationale investie dans les actifs productifs. Un élargissement de l’actionnariat salarié : ce qui fonctionne déjà doit être amplifié.
Le détroit d’Ormuz se rouvrira. Le baril redescendra. La question reste entière : la France continuera-t-elle à opposer fiscalité d’urgence et indignation politique, ou acceptera-t-elle enfin de construire une stratégie durable — fondée non sur la captation ponctuelle des profits, mais sur leur détention ?
Paul Corey