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Tout savoir sur le nain de jardin

Moqué, banni, kidnappé : le nain de jardin défend le droit d’être ridicule en paix.

Tout savoir sur le nain de jardin

De 1913 à 2013, le Chelsea Flower Show, le grand salon floral de la Royal Horticultural Society à Londres, a interdit ses massifs à une statuette haute comme une botte. À partir de juin 1996, d’Alençon à Béthune, des commandos du Front de libération des nains de jardin (FLNJ) en ont enlevé des centaines pour les « libérer » en forêt. Pourquoi ce petit bonhomme de plâtre déchaîne-t-il autant de passions ?

Le nain de jardin occupe une place singulière dans l’imaginaire national. Tout le monde s’en moque, personne ne s’en débarrasse. Il trône devant le pavillon, bonnet rouge, barbe blanche, brouette à la main, et défie chaque matin le bon goût avec la sérénité d’un notaire.

Les uns le collectionnent, les autres le bannissent, d’autres encore l’enlèvent la nuit.

Derrière ce sourire de plâtre se joue une bataille très sérieuse : celle du droit de décider de ce qui a sa place dans un jardin.

Sa généalogie est plus noble qu’on ne le croit. Les plus anciens spécimens sont en marbre, sculptés à la fin du XVIIe siècle pour les jardins du château Mirabell, à Salzbourg. La légende les rattache aux mineurs de Cappadoce, protégés sous terre par des statuettes à bonnet rouge.

Puis vient le basculement industriel. Vers 1872, à Gräfenroda, en Thuringe, des céramistes en font un produit de série. Le marbre des princes devient la céramique des pavillons, et le gardien des mines devient gardien de pelouse.

L’Allemagne en compte aujourd’hui plus de vingt millions, une population supérieure à celle de la plupart des pays européens.

Ce succès de masse a déclenché la riposte des élites. Dès sa création en 1913, le Chelsea Flower Show bannit de ses massifs toute créature colorée et mythologique. En 2009, une exposante couverte de médailles y cache encore un nain derrière ses herbes aromatiques ; les organisateurs l’expulsent sur-le-champ.

Il faut attendre le centenaire, en 2013, pour que la statuette franchisse officiellement les grilles. Cent ans de quarantaine pour un objet en terre cuite.

Le nain trace ainsi une frontière invisible entre le jardin d’apparat et le jardin d’usage, entre le paysage qu’on visite et le paysage qu’on habite.

La France a inventé une réponse plus subversive. En juin 1996, à Alençon, naît le FLNJ. Le mode opératoire relève du théâtre : intrusion nocturne, enlèvement, dépôt en forêt, puis lettre de revendication glissée dans la boîte aux lettres pour que le propriétaire récupère son captif.

À Béthune, on retrouve 182 nains d’un coup. Le mouvement essaime jusqu’en Suisse et au Québec, et revendique plus de quatre mille libérations.

L’ironie suprême n’a pas échappé à la presse de l’époque. À mesure que les enlèvements se multiplient, les ventes de figurines explosent. Chaque rapt fabrique un remplaçant.

Le marché du kitsch se nourrit de sa propre mise au ban.

Le nain de jardin incarne une forme rare de souveraineté domestique : le droit au mauvais goût.

Sur quelques mètres carrés de gazon, le propriétaire échappe au jury, au règlement, au regard du connaisseur. Il installe ce qu’il veut, où il veut, sans permis ni comité. Dans un pays où chaque clôture obéit au plan local d’urbanisme, ce petit homme barbu reste l’un des derniers monuments érigés sans autorisation.

Sa leçon tient en trois lois. La moquerie n’empêche pas d’aimer. L’interdit crée de la valeur. L’hostilité devient souvent publicité gratuite. Bien des institutions les ignorent encore.

Le nain, lui, attend. Son introducteur outre-Manche, Sir Charles Isham, baronnet excentrique du Northamptonshire, spiritualiste et végétarien, croyait dur comme fer que les gnomes s’animaient la nuit. Vers 1874, il en peuple la gigantesque rocaille de son domaine de Lamport Hall. À sa mort, ses filles les font disparaître ; la légende veut qu’elles les aient abattus à la carabine. Un seul survit. Baptisé Lampy, il est aujourd’hui assuré pour un million de livres. Les modes passent, les thuyas tombent, les nains restent.

En 2026, la question n’est plus de savoir si le nain de jardin est beau. Elle est de savoir s’il reste un seul endroit où l’on peut être ridicule en paix.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Paul Corey