UE Frankenstein : la créature a pris le contrôle
Édito WOW! · 9 avril 2026

En mai 2025, l’Eurobaromètre affiche 52 % de confiance envers l’Union européenne — un niveau record depuis près de vingt ans. Dans le même temps, la France, pays fondateur, tombe à 27 %, dernier des Vingt-Sept. Même enquête, mêmes questions, deux lectures irréconciliables. L’Europe rassemble à mesure qu’elle éloigne ceux qui l’ont conçue.
Ce paradoxe n’est pas conjoncturel. Il est structurel. L’Union européenne souffre d’un mal singulier : elle a accompli sa mission historique, sans redéfinir son cap. Quatre-vingt ans de paix sur un continent longtemps ravagé par les guerres. La réconciliation franco-allemande. L’intégration réussie d’anciennes démocraties populaires. Ces succès sont majeurs, presque sans équivalent. Mais aucun projet politique ne survit durablement à l’épuisement de sa raison d’être.
L’architecture européenne a été pensée pour empêcher le pire — pas pour produire le meilleur.
L’UE à 27 encadre, régule, neutralise. Elle ne projette pas. L’acquis communautaire dépasse aujourd’hui 80 000 pages. La Commission compte environ 32 000 fonctionnaires. Près de 2 000 actes juridiques sont adoptés chaque année. Cette densité normative est une illusion de puissance : l’inertie d’un système qui continue de produire, faute de savoir où aller.
Les chiffres confirment cette perte de trajectoire. En 1990, l’Europe représentait environ 25 % du PIB mondial ; elle n’en pèse plus que 15 %. Les États-Unis et la Chine captent près de 75 % des investissements mondiaux en intelligence artificielle ; l’Europe plafonne à 7 %. L’industrie allemande, cœur économique du continent, a reculé d’environ 8 % depuis 2019.
L’ UE, conçue pour amplifier la puissance de ses membres, semble aujourd’hui organiser leur affaiblissement relatif. En vérité, elle est en échec sur de nombreux plans: prospérité (PIB/hab comparé aux USA), croissance, innovation, industrie, énergie, numérique, environnement, immigration, frontières, démocratie…
Son problème c’est l’absence d’intention et de stratégie.
L’épisode des EPR2 en fournit une illustration presque parfaite. Le 10 mars 2026, Ursula von der Leyen reconnaît publiquement que la réduction de la part du nucléaire en Europe fut une « erreur stratégique ». Quinze jours plus tard, la Commission européenne ouvre une enquête approfondie sur les aides d’État françaises destinées à financer six réacteurs EPR2, un programme estimé à 72,8 milliards d’euros, central pour la souveraineté énergétique du pays.
Bruxelles ne conteste pas le besoin. Elle conteste le mécanisme. Le dispositif français repose sur un prêt bonifié couvrant environ 60 % des coûts, complété par un contrat sur quarante ans, garantissant des prix stables à EDF. La Commission invoque le droit de la concurrence : elle craint un renforcement de position dominante sur un marché déjà structuré.
L’Union peut reconnaître une erreur stratégique tout en empêchant les États d’y remédier, parce que ses outils — juridiques, économiques, institutionnels — ont été conçus pour limiter les distorsions de marché, non pour arbitrer des choix de souveraineté. Le droit prime sur le cap, même lorsque le cap change.
La conséquence est concrète. La Commission peut exiger des contreparties, ralentir le calendrier, voire rendre le projet financièrement non viable. Or le premier béton à Penly est prévu pour fin 2028, avec une mise en service autour de 2038. Dans ce type de programme, chaque mois de procédure ajoute du retard à un horizon déjà lointain. L’Europe ne bloque pas frontalement. C’est pire: elle dilue, elle freine, elle empêche, elle rend incertain.
À cette impasse fonctionnelle s’ajoute une fracture démocratique non résolue. En 2005, le référendum français rejette le traité constitutionnel européen. En 2008, le traité de Lisbonne en reprend l’essentiel, adopté par voie parlementaire. Le message implicite est resté : lorsque le peuple vote « mal », on contourne le peuple.
Cette séquence a laissé une trace durable. Elle éclaire en partie la défiance française, et la progression des forces eurosceptiques dans une majorité d’États membres.
L’Union est enfermée dans une configuration intenable. Aller vers plus d’intégration suppose un consentement politique qui n’existe pas. Revenir en arrière impliquerait un coût économique et institutionnel que peu de pays sont prêts à assumer, comme l’a montré le Brexit.
Ni véritablement réformable, ni réellement réversible, le système se maintient dans une zone intermédiaire, fonctionnelle mais sans élan.
Ainsi, la métaphore de Frankenstein prend sens. L’UE est une construction qui fonctionne conformément à sa logique initiale — mais dont les effets ne correspondent plus aux attentes politiques actuelles. Elle régule sans orienter, elle encadre sans incarner.
Un projet politique ne peut pas se réduire à une mécanique. Il doit être désirable. Les États-Unis se structurent autour d’un imaginaire — le rêve américain. La Chine autour d’une trajectoire — la renaissance nationale. L’Europe, elle, administre. Elle produit des normes, mais pas du sens.
Trois inflexions apparaissent nécessaires
L’UE est devenue un Frankenstein institutionnel : un système puissant, autonome, cohérent dans sa logique… mais détaché de toute intention politique claire, lisible et partagée. Vouloir l’agrandir ou le renforcer encore est une voie sans issue.
D’abord, réintroduire de la responsabilité démocratique : redonner prise aux peuples sur les décisions qui les engagent. Ensuite, restaurer la subsidiarité réelle : tout ne relève pas de Bruxelles, et les choix stratégiques — énergie, industrie, défense — doivent redevenir pleinement assumés par les nations. Enfin, accepter la différenciation : l’unité européenne ne peut plus être synonyme d’uniformité.
La solution n’est pas “plus d’Europe”, encore moins une fuite en avant fédérale. Elle est dans une réorganisation lucide des règles du jeu : préserver le droit de veto sur les sujets vitaux, permettre des majorités ou des coalitions d’États volontaires sur les autres. Une Europe à plusieurs vitesses, choisie et structurée, et non subie.
Une créature ne devient pas incontrôlable par accident. Elle le devient quand son créateur cesse de lui donner une direction.
Les nations doivent reprendre la main sur le projet qu’elles ont elles-mêmes créé.
Paul Corey