Ursula von der Leyen

En 2019, la Commission européenne était une institution technocratique effacée. Aujourd’hui, elle tente de s’affirmer comme une puissance géopolitique.
Ursula Gertrud Albrecht naît le 8 octobre 1958 à Ixelles, Bruxelles, dans une famille de l’élite européenne. Son père, Ernst Albrecht, fait partie des tout premiers fonctionnaires de la Commission européenne, recruté l’année même de sa naissance. De 1967 à 1970, il dirige la direction générale de la Concurrence. La famille incarne la haute fonction publique européenne. Ursula fréquente l’École européenne de Bruxelles de 1964 à 1971, apprend le français, côtoie une élite internationale. En 1971, son père se lance en politique allemande et devient ministre-président de Basse-Saxe en 1976, poste qu’il occupera quatorze ans.
En 1978, événement traumatisant : la famille Albrecht figure sur la liste des cibles potentielles d’enlèvement de la Fraction armée rouge. Ursula est envoyée se cacher à Londres sous le pseudonyme de Rose Ladson, sous protection de Scotland Yard, pendant plus d’un an. Elle poursuit ses études à la London School of Economics, apprend à vivre dans l’ombre. De retour en Allemagne, elle abandonne l’économie pour la médecine. Entre 1987 et 1999, elle a sept enfants. À 43 ans, en 2001, elle n’a jamais occupé de fonction politique.
En 2003, à 44 ans, elle remporte le siège de Lehrte en Basse-Saxe et devient ministre régionale. Angela Merkel la repère, l’intègre à son cabinet fantôme en 2005. La victoire de la CDU la propulse ministre fédérale de la Famille. Elle crée un congé parental rémunéré révolutionnaire, lance un programme massif de crèches. En 2009, elle devient ministre du Travail, milite pour les quotas de femmes, le salaire minimum, l’ouverture à l’immigration qualifiée. En 2010, elle est élue vice-présidente de la CDU. Son nom circule comme successeur de Merkel.
En décembre 2013, Merkel la nomme ministre de la Défense, première femme à ce poste. Elle découvre un désastre : en 2014, 42 des 109 Eurofighter opérationnels, 38 des 89 Tornado. Les neuf grands projets d’armement accusent des retards de 30 à 360 mois. Lors d’un exercice OTAN, des soldats utilisent des manches à balai faute de fusils. Entre 2015 et 2019, le ministère verse près de 200 millions d’euros à des cabinets de conseil, souvent sans appels d’offres. Une commission parlementaire enquête. Les données de son téléphone sont effacées. L’opposition parle de “destruction de preuves”. En 2018, sa carrière allemande semble terminée.
Le 2 juillet 2019, le Conseil européen la propose à la présidence de la Commission. Elle n’a jamais figuré dans les discussions, n’a aucune expérience européenne au-delà de son enfance bruxelloise. Le 16 juillet, le Parlement européen l’élit de justesse : 383 voix sur 747, neuf voix au-dessus de la majorité absolue. Le 11 décembre 2019, elle dévoile le Green Deal européen : neutralité carbone en 2050, 75 textes législatifs proposés, 32 adoptés. En avril 2020, elle lance le plan de relance NextGenerationEU de 800 milliards d’euros, financement inédit par emprunt commun. Elle négocie directement avec Albert Bourla, PDG de Pfizer, par SMS et appels téléphoniques, pour sécuriser 1,8 milliard de doses. Le prix par dose passe de 15,50 à 19,50 euros entre les contrats. Lorsque des journalistes demandent à consulter les messages, la Commission refuse, arguant qu’ils n’ont pas été conservés. En mai 2025, le Tribunal de l’UE la condamne pour violation des obligations de transparence.
Le 24 février 2022, la Russie envahit l’Ukraine. Von der Leyen coordonne dix-huit paquets de sanctions : exclusion du SWIFT, gel des avoirs, embargo énergétique. Le 8 avril, elle visite les charniers de Boutcha. Elle promet l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, annonce 18 milliards d’euros de soutien budgétaire pour 2024, lance une alliance des drones de 6 milliards. Forbes la classe “femme la plus puissante du monde” en 2022, 2023 et 2024. Début 2024, les agriculteurs bloquent Bruxelles contre les réglementations environnementales. À la veille de briguer un second mandat, elle retire la proposition sur les pesticides, assouplit les exigences de la PAC. Le 18 juillet 2024, elle est réélue avec 401 voix sur 720.
Son bilan au ministère de la Défense allemand demeure contesté. La Bundeswehr n’a pas été redressée pendant ses six années à sa tête. L’affaire des consultants n’a jamais été totalement élucidée. À Bruxelles, elle centralise les décisions dans son cabinet, marginalise les commissaires, contrôle la communication. Son directeur de cabinet, Björn Seibert, valide personnellement chaque déclaration des 26 commissaires. Le Tribunal de l’UE l’a condamnée pour violation de la transparence. Elle a transformé la Commission en acteur géopolitique, mais au prix d’une centralisation du pouvoir et d’une opacité croissante.
Ainsi, en moins de six ans, Ursula von der Leyen a fait de la Commission européenne une présidence qui fait la guerre et la paix, reproduisant à Bruxelles les méthodes qui avaient terni son passage à Berlin : SMS effacés, consultants opaques, cercle restreint, et une capacité remarquable à survivre aux scandales.
Paul Corey