Les zouaves pontificaux
Édito WOW! · 27 juillet 2026

Entre 1860 et 1870, plus de dix mille jeunes Européens, dont trois mille Français, quittent leur pays pour aller mourir en Italie au service d’un souverain étranger : le pape. Ils perdront tout: leur guerre, leur cause, l’État qu’ils défendaient. Et c’est précisément leur défaite qui les rend éclairants.
En 1860, l’État pontifical vacille. Le Piémont veut unifier l’Italie et prendre Rome. Les puissances catholiques se dérobent. Pie IX confie la réorganisation de son armée au général français Lamoricière. Un bataillon de tirailleurs franco-belges, doté d’un uniforme inspiré des zouaves d’Afrique, devient le 1er janvier 1861 le corps des zouaves pontificaux.
Le baptême du feu est un désastre.
À Castelfidardo, le 18 septembre 1860, l’armée pontificale est écrasée, les États du pape réduits au Latium. Le désastre, paradoxalement, fait affluer les engagés : plus de dix mille hommes d’une trentaine de nationalités, où le noble breton côtoie le paysan hollandais, l’étudiant canadien, l’ouvrier irlandais. Tous unis par la foi plutôt que par le drapeau.
La victoire vient en 1867.
À Mentana, zouaves et corps expéditionnaire français enfoncent les Chemises rouges de Garibaldi. Le général de Failly télégraphie à Napoléon III : « les Chassepots ont fait merveille ». La cause présentée comme sacrée venait d’être tranchée par la portée d’un fusil.
Le Chassepot est le fusil réglementaire français de l’époque: le modèle 1866, du nom de son inventeur, Antoine Alphonse Chassepot. C’était une rupture technologique : un fusil à chargement par la culasse, avec une portée d’environ 1 200 mètres et une cadence de tir très supérieure aux fusils à chargement par la bouche que portaient les garibaldiens.
Mentana, le 3 novembre 1867, fut son baptême du feu : c’est la première fois que l’armée française l’utilisait au combat. Les Chemises rouges, plus nombreuses mais équipées d’armes obsolètes, furent fauchées avant même d’arriver au contact.
Le télégramme de Failly fait scandale. La formule réduit une bataille sacrée à un essai d’armement réussi, avec des morts comme démonstration.
En 1870, la garnison française, rappelée par la guerre contre la Prusse, quitte Rome ; le 20 septembre, la ville tombe, et onze siècles de pouvoir temporel s’achèvent.
L’épilogue dit tout. Mille deux cents zouaves français, regroupés dans les Volontaires de l’Ouest de Charette, chargent à Loigny en décembre 1870, bannière du Sacré-Cœur en tête, y laissant l’essentiel de leurs effectifs.
Partis mourir pour le pape, ils finissent par mourir pour la France.
Ces hommes dérangent. Loin du mercenariat, beaucoup finançaient eux-mêmes leur engagement, sans terre ni butin à espérer. Ils tenaient une conviction pour plus importante que leur vie. Avant que le XXe siècle n’invente l’engagement idéologique international, ils en avaient éprouvé la force.
Il faut pourtant regarder l’autre versant. Leur combat s’opposait à l’aspiration d’un peuple à disposer de lui-même, au profit d’un État théocratique que le siècle libéral jugeait d’un autre âge. Le recrutement, massif dans l’Ouest légitimiste, prolongeait un combat contre la Révolution française.
La croisade était aussi une contre-révolution. Victor Hugo en fit un poème de colère. Republié sous le titre « Mentana », censuré de ses vers les plus anticléricaux jusqu’en 1883, il faut retenir deux vers « L’ordre est tout. Le fusil Chassepot est suave », l’ironie de Hugo répondant à celle de Failly, et, sur les garibaldiens tombés : « Être jeune n’est pas complet sans être libre ».
Comment fabrique-t-on ainsi des volontaires prêts à mourir loin de chez eux ?
Les zouaves offrent un cas d’école en quatre rouages. Un récit : l’appel fut présenté comme la « neuvième croisade ». Un financement transnational : le Denier de Saint-Pierre, collecté dans les paroisses d’Europe. Des réseaux : le clergé, les familles, la presse ultramontaine. Et la sacralisation du sacrifice : la mort au combat pensée comme un martyre.
Ces rouages traversent les siècles: philhellènes de la Grèce, Brigades internationales d’Espagne, volontaires étrangers en Ukraine. Comparer les mécanismes ne revient jamais à confondre les morales : les zouaves ne combattaient ni la terreur au poing, ni contre leur propre pays.
Mais une société persuadée que l’intérêt seul gouverne les hommes sera toujours surprise quand certains meurent pour une idée.
En 2026, trop souvent, certaines idées peuvent encore être plus forte qu’une vie.
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UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.
Paul Corey