Combien de temps le déni peut-il encore tenir lieu de doctrine ?
La Ve République, le modèle social, l'Europe : trois tabous que le débat public s'interdit de nommer. »

La France consacre 1 714 milliards d’euros par an à sa dépense publique, soit 57,3 % de son PIB — près de huit points au-dessus de la moyenne de la zone euro.
Jamais un État n’a autant dépensé pour un pays qui se sent aussi abandonné. Ce paradoxe a une explication : trois refus de réalité que le pays s’interdit de nommer.
Le mal français ressemble moins à une crise qu’à une ville romaine. Trois couches de déni, accumulées depuis des décennies, forment le socle sur lequel le pays s’enfonce. Chacune porte un nom que le débat public s’interdit de prononcer. Ensemble, elles composent la carte des angles morts d’une nation qui préfère la fable au diagnostic.
Premier tabou : la Ve République.
On célèbre ce régime comme un chef-d’œuvre politique. Il fut conçu pour 1958 : une nation fracturée, un général providentiel, une verticalité assumée. Ce qui fut une force est devenu une impasse. La société est devenue horizontale, fragmentée, méfiante. En France, le pouvoir demeure pyramidal. L’hyper-présidence épuise sans gouverner, le Parlement enregistre, le scrutin verrouille. Questionner le régime passe pour un blasphème. C’est pourtant une simple question d’ingénierie institutionnelle.
Deuxième tabou : le modèle social.
Relique sacrée des Trente Glorieuses, on le défend pied à pied. Mais à crédit. Ses fondations d’origine ont disparu : jeunesse démographique, industrie conquérante, croissance forte. Conçu pour les trente glorieuses et la France de 1970, il survit dans celle de 2026, vieillissante et désindustrialisée. Dire que nous ne pouvons plus financer aujourd’hui ce que nous financions hier est devenu politiquement irrecevable. Alors on désigne des coupables : les riches, les fraudeurs, les étrangers, et Bruxelles.
Troisième tabou : l’Europe.
Depuis vingt ans, nos dirigeants entretiennent l’idée que la solution viendra d’en haut. L’Europe sert d’alibi universel : elle explique les échecs, justifie tour à tour les réformes et l’immobilisme. Or l’UE à vingt-sept avance moins vite que le monde qu’elle prétend réguler. Elle est en échec sur de nombreux plans: prospérité, croissance, innovation, démocratie, énergie, géopolitique… et est devenu un projet confus d’élargissement accéléré sous tutelle germanique. Parier sur un sauvetage fédéral relève de la croyance ou du voeu pieu plus que d’une stratégie réfléchie.
Les chiffres, eux, refusent le déni.
En 2025, la dépense publique atteint 1 714 milliards d’euros, quand la moyenne de la zone euro s’établit à 49,8 % du PIB. Le déficit frôle encore 152 milliards, la dette franchit 115 % du PIB. Augmenter l’impôt dans l’un des pays les plus taxés d’Europe relève de l’asphyxie. S’endetter davantage relève de la fuite. L’équation ne laisse qu’une voie : repenser la dépense elle-même, dont le bloc social concentre l’essentiel du déséquilibre.
Les rustines budgétaires ont fait leur temps. Une refondation possible repose sur trois piliers. La réingénierie complète de l’État, missions et organisation comprises. La refonte du modèle social autour d’un socle essentiel garanti à tous, le reste rendu au choix individuel et au pouvoir d’achat. La mutualisation européenne de certains coûts régaliens, défense en tête.
Aucune refondation ne surviendra tant que les trois tabous tiendront lieu de doctrine. L’échéance de 2027 offrira ce choix : continuer à rogner et poursuivre le déclin ou oser refonder l’État, le contrat social et notre rapport à l’Europe.
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Paul Corey