École française : stop. Ça suffit.
Milliards dilapidés, niveau en chute, inégalités record... huit ministres en neuf ans

La France consacre près de 197 milliards d’euros à son système éducatif (primaire, secondaire , supérieur et pensions) — 6,8 % de son PIB, au-dessus de la moyenne de l’OCDE et très loin devant l’Allemagne ou l’Italie. Elle dépense plus, travaille ses enseignants davantage, et produit des résultats inférieurs à ses voisins… Mais, la dépense par élève dans le primaire est inférieure de 8 % à la moyenne européenne et de 11 % à la moyenne OCDE — alors que la dépense totale est supérieure à la moyenne.
L’argent ne va pas là où il devrait ?
Les enquêtes PISA de l’OCDE documentent une dégradation continue du niveau en mathématiques, en lecture et en sciences, ainsi qu’un déclassement progressif par rapport aux pays comparables — Allemagne, Canada, Japon, Finlande, Corée. C’est une tendance lourde, mesurée sur trois décennies, qui résiste à tous les changements de ministre et à toutes les annonces de plan d’urgence.
Plus grave encore, la France reste l’un des systèmes scolaires où l’origine sociale pèse le plus lourd dans la réussite — davantage que la moyenne européenne, davantage que la plupart de ses voisins. Ce que la République présente comme son ascenseur social est, en réalité, l’un des mécanismes de reproduction des inégalités les plus efficaces du monde développé. L’école française ne corrige pas les inégalités qu’elle prétend réduire : elle les organise, les certifie et les perpétue avec la rigueur d’une institution qui a appris à gérer l’échec sans le nommer.
À cette inefficacité s’ajoute une dérive budgétaire que personne n’ose vraiment chiffrer publiquement. La France consacre à son système éducatif une part de richesse nationale qui la place parmi les premiers financeurs du monde développé. Elle en tire des résultats médiocres, une satisfaction professionnelle parmi les plus basses d’Europe chez ses enseignants, et un sentiment généralisé d’épuisement institutionnel. L’argent est mal alloué, dilué dans une bureaucratie massive, absorbé par des strates administratives qui croissent à mesure que les effectifs d’élèves stagnent, consommé par des réformes dont personne n’évalue sérieusement les effets avant d’en lancer de nouvelles. Le système est structurellement incapable de transformer ses ressources en résultats.
L’ école française souffre du ”en même temps”.
Entre l’exigence académique et l’égalitarisme abstrait, il faut trancher. La première suppose une hiérarchie des savoirs, une sélection assumée, une culture de l’effort et de l’évaluation. La seconde suppose que toute différenciation est une injustice, que tout classement est une violence, que toute forme d’échec individuel est d’abord un échec collectif.
Entre ces deux lignes de force antagonistes, l’oscillation indécise ou le compromis permanent sont, en politique comme en pédagogie, est la meilleure recette pour ne satisfaire personne et ne rien résoudre.
La fuite vers l’enseignement privé devient un réflexe de survie.
Des familles qui ne partagent pas nécessairement les convictions du secteur confessionnel, qui ne rejettent pas le principe de l’école publique, mais qui n’ont plus confiance dans sa capacité à tenir un cap, à maintenir un cadre, à transmettre ce qu’elles attendent… Le privé sous contrat capte une part croissante des classes moyennes qui en ont les moyens, aggravant par là même la ségrégation sociale que le public prétend combattre. L’abandon est silencieux, individuel, pragmatique — et collectivement dévastateur.
La séquence ministérielle ouverte en 2017 sous la présidence Macron illustre cette faillite avec une netteté accablante.
Jean-Michel Blanquer ouvre le cycle avec une ambition lisible et louable : restaurer les fondamentaux, réhabiliter l’autorité, instaurer une culture du résultat mesurable. Ses réformes sont structurées, ses intentions cohérentes. Mais elles se heurtent à un corps enseignant qui ne les a pas voulues, à une administration qui les digère sans les appliquer, et à une opinion publique indécise. Les résultats restent limités.
Pap Ndiaye prend le relais avec une inflexion radicalement inverse — l’égalité, la diversité, la réparation des injustices sociales comme boussole doctrinale. L’intention est sincère. La traduction en politiques concrètes est quasi inexistante. Il incarne une posture plus qu’il ne conduit une politique.
Puis vient Gabriel Attal, ministre éclair qui comprend mieux que quiconque les ressorts de la communication mais confond visibilité médiatique et transformation systémique : la fermeté est proclamée, les symboles sont choisis avec soin, mais le temps manque et la substance suit mal.
Amélie Oudéa-Castéra tente une courte parenthèse managériale, vite discréditée avant même d’avoir pu prouver quoi que ce soit.
Nicole Belloubet choisit l’apaisement là où ses prédécesseurs avaient choisi la rupture — stabiliser plutôt que réformer, calmer plutôt que trancher, gérer l’existant plutôt qu’assumer l’insuffisant.
Anne Genevet passe sans laisser d’empreinte doctrinale identifiable.
Élisabeth Borne tente de rationaliser l’ensemble par une approche gestionnaire et administrative, sans jamais impulser de vision éducative propre.
Et Édouard Geffray, haut fonctionnaire formé à la gestion continue, prolonge cette logique technocratique sans rupture ni cap affirmé, comme si diriger l’Éducation nationale était désormais une affaire de coordination administrative plutôt que de projet de civilisation.
Huit ministres en neuf ans.
La plupart n’auront tenu que quelques mois. Aucun n’aura eu le temps, les moyens ou la conviction nécessaire pour transformer un système qui résiste à tout par inertie constitutive.
Ce défilé révèle une absence de politique. À chaque nomination, une inflexion doctrinale ; à chaque inflexion, une correction des excès du précédent ; à chaque correction, un effacement de ce qui avait été tenté.
Autorité proclamée, égalité revendiquée, communication politique, gestion administrative — ces registres se succèdent sans jamais converger. L’école devient le terrain d’une instabilité permanente, le laboratoire d’expériences jamais achevées, le miroir d’un État qui ne sait plus ce qu’il veut transmettre ni à qui il veut le transmettre.
Une institution qui dépense autant, prétend autant, réforme autant — et produit si peu — est durablement organisée pour l’échec et doit en assumer sa part de responsabilité.
Paul Corey