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En France, le libéralisme est un gros mot, la prospérité aussi

Édito WOW! · 17 février 2026

En France, le libéralisme est un gros mot, la prospérité aussi

La France dépense 57,2 % de son PIB en dépense publique — record européen. Sa dette atteint 114 % du PIB. Son chômage des jeunes culmine à 18 %. Et pourtant, seuls 13 % des Français accepteraient de réduire le rôle de l’État. Comme si la faillite programmée valait mieux que la liberté d’entreprendre.

Le libéralisme est un gros mot. Liberté d’entreprendre et d'échanger, valorisation du risque, responsabilité individuelle, le marché comme levier et moteur.. — tout ce qui fonctionne ailleurs déclenche ici la méfiance. La réussite est suspecte, le capital diabolisé, l’entreprise vue comme exploitation plutôt que création. Cette aversion traverse la société entière, des syndicats aux magistrats, des enseignants aux dirigeants.

Le malentendu est ancien. Le libéralisme naît au XVIIIe siècle pour protéger l’individu contre l’arbitraire du pouvoir. Adam Smith insiste sur l’empathie et la justice. Hayek alerte sur les dangers de la planification. Friedman montre que liberté économique et liberté politique sont indissociables. Le libéralisme authentique reconnaît le rôle de l’État dans la correction des défaillances du marché. Il refuse seulement l’illusion planificatrice qui prétend remplacer des millions de décisions individuelles par les directives d’une bureaucratie centrale. Confondre cela avec du darwinisme social – la loi de la jungle – est primaire.

Mais la France s’est construite contre cette tradition. Colbert, la Révolution, 1945 : tout converge vers un État omniprésent. Toute réforme perçue comme libérale est vécue comme une attaque contre le pacte fondateur. Ironie suprême : le berceau de Montesquieu, Bastiat et Tocqueville est devenu le pays où « libéral » sonne comme une insulte.

Le résultat se lit dans les chiffres. Le Code du travail fait plus de 3 000 pages — celui du Danemark quelques dizaines. Le taux marginal d’imposition d’un cadre supérieur dépasse 55 %, le plus élevé de l’OCDE. Les délais prud’homaux dépassent quinze mois. Les défaillances d’entreprises ont bondi de 36 % entre 2022 et 2024. Et 900 000 Français vivent à l’étranger, proportion croissante de diplômés et d’entrepreneurs qui ont choisi l’exil.

Pendant ce temps, les pays nordiques qui ont libéralisé affichent un chômage deux fois plus faible, une confiance institutionnelle plus élevée, une innovation plus dynamique. La Suède a privatisé des pans entiers de la santé et de l’éducation. Le Danemark pratique la flexisécurité : licenciement facile, indemnisation généreuse, reconversion intensive.

Ces pays ont aussi réformé en profondeur le statut de leurs agents publics. En Suède, il n’existe plus de statut juridique formel du fonctionnaire : les mêmes règles d’emploi s’appliquent au public et au privé. Au Danemark, 95 % des agents du secteur public sont désormais employés sous conventions collectives de droit privé — seuls 5 % conservent le statut statutaire de fonctionnaire.

En France, 5,7 millions d’agents publics bénéficient d’un statut dérogatoire au droit commun : emploi garanti à vie, avancement à l’ancienneté, régime disciplinaire propre.

Les pays nordiques dépensent autant que la France en protection sociale. Mais ils ont libéralisé ce que la France sanctuarise — y compris l’emploi public.

Le paradoxe est vertigineux. On fantasme sur les licornes américaines mais on vilipende les entrepreneurs qui réussissent ici. On rêve de la Silicon Valley mais on conspue le capital-investissement. On envie le plein emploi suisse mais on refuse de toucher au Code du travail. On veut plus de richesse mais on se méfie de ceux qui la créent.

Les défenseurs du statu quo ont leurs contre-exemples : le Royaume-Uni post-Thatcher et ses inégalités record, les États-Unis où 27 millions de personnes n’ont pas d’assurance maladie, le Chili qui a explosé socialement en 2019. Ces cas révèlent une vérité : le libéralisme sans solidarité produit la fracture. Mais l’État-providence sans réforme produit le déclin à crédit.

L’ argument des inégalités se retourne contre ceux qui l’invoquent. Les pays les plus libéraux d’Europe — Danemark, Suède, Pays-Bas — affichent un coefficient de Gini inférieur à celui de la France : moins d’État dans l’économie, et pourtant moins d’inégalités.

La France redistribue plus que tout autre pays européen, et pourtant la pauvreté ne recule plus depuis vingt ans — preuve que le problème n’est pas le niveau de solidarité mais le coût d’un appareil qui consomme la richesse avant de la redistribuer.

En fait, le libéralisme fabrique moins d’inégalités que l’étatisme en excès. Un système qui surprotège les salariés en poste et les fonctionnaires titulaires au détriment des jeunes, des précaires et de tous ceux qui tentent d’entrer sur le marché du travail est le plus inégalitaire qui soit.

La France s’est donc installée dans un entre-deux insatisfaisant et intenable : assez de marché pour ne pas sombrer, assez d’État pour ne rien changer, et juste ce qu’il faut de dette pour repousser l’addition.

Schumpeter appelait cela la destruction créatrice : le progrès naît de la capacité à déconstruire ce qui ne fonctionne plus pour faire naître ce qui fonctionne mieux. Protéger les entreprises inefficaces contre les innovantes, c’est figer la société dans le passé.

La France fait exactement cela : elle réglemente beaucoup et protège mal. Sa fiscalité taxe l’effort et subventionne l’inertie. Ses protections sont devenues des privilèges pour ceux qui ont un emploi, au détriment de ceux qui en cherchent un.

Pourtant, le combustible est là: des ingénieurs de premier plan, une productivité horaire parmi les meilleures d’Europe, des infrastructures de qualité, un accès universel aux soins… Ce qui manque, c’est le comburant. Le marché, offre et demande, entre acteurs libres, indépendants et informés avec un État recentré sur ses missions essentielles (éducation-justice-sécurité-recherche) qui redistribue moins mais responsabilise plus, qui incite à la création de richesse, qui encourage les forces vives du pays et qui dépense moins.

Moins d’idéalisation du “public”, moins d'idéologie collectiviste, plus de recours au privé (capitalisation, complémentaires, cliniques, universités…), plus de résultats. C’est le seul moyen de remettre les dépenses publiques au niveau de nos pairs (une petite dizaine de points de PIB en moins) pour redonner du pouvoir d’achat aux particuliers, de la compétitivité aux entreprises et de la pérennité au modèle social.

Sans ce réveil, les perspectives sont sombres. Le FMI prévoit 0,6 % de croissance pour la France en 2025. Le déficit reste à 5,8 % du PIB. La dette continue d’augmenter. Chaque année sans réforme rend la transition plus douloureuse.

La France n’a pas besoin de devenir l’Amérique. Elle a besoin de devenir le Danemark — avec le soleil en plus. Un pays où l’État est fort car il est concentré sur l’essentiel, où la liberté économique s’accompagne d’une vraie solidarité, où l’entrepreneur est célébré parce que sa réussite profite à tous.

Combien de temps encore la France va-t-elle continuer à refuser la prospérité sous le faux prétexte d’égalité et de colbertisme ?

Paul Corey